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17/10

Philippines : L'empowerment des femmes sous loi martiale

L’imposition de la loi martiale sur l’île philippine de Mindanao a intensifié les persécutions politiques des organisations critiques face à l’autorité du président Duterte.

Le Centre de Crise de Gabriela dans la ville de General Santos a été pendant de longues années un refuge pour des femmes victimes de violences, non seulement de leur mari mais aussi de l’Etat.

Le centre est devenu la cible d’une surveillance militaire permanente, alors que les persécutions et les attaques à l’encontre d’organisations progressistes telles que Gabriela se sont intensifiées sous la loi martiale en vigueur à Mindanao.                          

En 2017, le président Duterte a décrété la loi martiale à Mindanao, alors que des conflits incessants avaient lieu entre les troupes gouvernementales et un groupe s’inspirant de Daesh dans la ville de Marawi. Par la suite, à la requête du Président, le congrès a étendu l’imposition de cette loi martiale jusqu’à la fin de cette année. Plusieurs associations progressistes ont exprimé leur préoccupation que cela n'accroisse la politique autoritaire du gouvernement.

Depuis l’instauration de la loi martiale, des membres de Gabriela ont observé régulièrement de probables agents des services de renseignement de l’Etat surveiller les activités du centre.

“Tandis que des membres de Gabriela doivent faire face au quotidien à de la diffamation et à du harcèlement militaire, notre centre se voit marqué au fer rouge et est l’objet d’une surveillance », raconte Gina, membre de la section Gabriela de General Santos.

Au milieu de cette persécution politique, le dévouement des membres de Gabriela à la lutte pour leurs droits n’a toutefois pas faibli. Grâce au programme de renforcement des capacités de Viva Salud, Gabriela a continué à résister aux tentatives de l’administration Duterte d’étouffer la contestation légitime et la lutte des femmes pour la terre, les moyens de subsistance et les droits démocratiques. Comment font-elles pour s’opposer à la surveillance et au harcèlement ? Outre les mobilisations et les actions de protestation régulières, elles ne cessent de demander aux agences gouvernementales et aux autorités locales de remplir leurs obligations face à la population.

Une initiative émancipatrice

Tout récemment encore, les femmes ont formé l’association MAWFA (Mabuhay Agricultural Workers and Farmers Association) et profité du programme du Département d’Agriculture d’aide aux travailleurs agricoles et aux petits fermiers.

« En faisant cela, nous voulons montrer que nous ne sommes pas des ennemis de l’Etat, malgré ce qu’affirment le président et les militaires », déclare Myra, un membre de l’association.

Ce qui est remarquable, c’est que ce sont les femmes qui ont pris l’initiative de former l'association MAWFA et qui ont par la suite convaincu leurs maris de les rejoindre. De ce point de vue, les femmes assument un rôle de leadership dans l’organisation, renforçant de cette façon leur capacité à prendre en charge leurs besoins pratiques tout en se battant pour la réalisation de leurs besoins stratégiques.

L’association a pu acquérir des machines à déchiqueter et à broyer pour récupérer les bananes « à jeter » comme aliments pour le bétail. Dans des pays producteurs de bananes, tels que les Philippines, les bananes ne répondant pas aux standards de taille et de qualité sont jetées. Ces « rejets » constituent une bonne source d’hydrates de carbone pour le bétail.

L’association achète les bananes jetées dans différentes plantations. Le processus de transformation des bananes en aliments pour le bétail n’est pas facile et les actions collectives y jouent un rôle important. Avant d’introduire les bananes dans les déchiqueteuses et les broyeuses, il faut en couper d’abord des tonnes à la main en petites tranches et les faire sécher au soleil pendant plusieurs jours.

« Afin d’accomplir cette tâche, nous devons planifier et travailler ensemble. Sans coordination et coopération, cela ne pourrait se faire », raconte Gina.

Ce nouveau projet confirme l’importance de s’organiser pour donner aux femmes un meilleur contrôle sur leurs vies. Plus encore, en dirigeant leur communauté, les femmes défient les stéréotypes patriarcaux de genre et redéfinissent leur rôle dans la communauté.

« Ce projet prouve que les femmes peuvent former et diriger des associations. Non seulement nos maris approuvent ce projet mais ils se joignent à nous et acceptent que nous les dirigions », ajoute Maria.

Ici, la plupart des hommes ne possèdent pas de terre à cultiver et travaillent comme ouvriers saisonniers agricoles ; c’est pourquoi ils n’ont pas réfléchi à deux fois avant de rejoindre l’association fondée par leurs épouses. C’est quelque chose de tout à fait original car, dans de nombreuses régions agricoles où des relations féodales se sont maintenues, il est habituel pour les hommes de mettre en question la participation politique et les capacités dirigeantes des femmes et de les accuser ce faisant de négliger leurs responsabilités domestiques.

« Nous avions vraiment l’intention de faire du centre de crise notre terrain de production pour démentir les allégations mensongères des militaires comme quoi le centre serait utilisé par des groupes qui complotent pour renverser le gouvernement. Si nous les surprenons encore en train de surveiller le centre, nous leur demanderons plutôt de nous aider », ironise Gina.

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