25/04/17

Le militant syndical philippin Elmer Labog: « Duterte était proche du secteur progressif par le passé mais nous ne tolérons pas qu’il bafoue les droits de l'homme »

Elmer "Ka Bong" Labog est le président d'une des plus grandes organisations syndicales progressistes aux Philippines, le Kilusang Mayo Uno (KMU). Lors de sa visite à Bruxelles, il nous a informés sur les défis actuels aux Philippines.

Bonjour et bienvenu en Belgique! Qui êtes-vous et pourquoi nous visitez-vous à Bruxelles ?

« Bonjour, merci, je m’appelle Elmer Labog. Mais vous pouvez m’appeler “Ka Bong” si vous préférez. C’est mon surnom “Bong” et “Ka” pour Kasama, ce qui signifie “camarade” en phillipin. Je suis le président du KMU c’est-à-dire le Kilusang Mayo Uno. C’est un Centre de travail et un syndicat qui s’intéresse principalement aux problèmes des travailleurs. Mais le KMU prend aussi des positions fortes sur divers problèmes sociaux. J’ai été invité par Solidarité Mondiale, une ONG belge, à venir à Bruxelles pour y rencontrer quelques syndicats belges avec un programme de solidarité internationale. »

Ça a l’air intéressant, merci de prendre le temps de discuter avec nous. Je sais que le KMU est une organisation qui s’oppose fermement aux politiques antisociales aux Philippines. L'élection du président Duterte en 2016 a-t-elle changé la position du KMU?

« Au début de l’administration Duterte en juin, on était très positif au sujet de sa nomination. Il avait fait beaucoup de promesses pour aider les pauvres. Il avait promis la fin de la contractualisation [1] et la reprise des pourparlers de paix [2], qui sont des sujets très importants pour KMU. Nous étions ravis de voir que Duterte avait nommé des membres du gouvernement très progressistes dans différents domaines, par exemple Judy Taguiwalo, Secrétaire à la Protection sociale, qui est une ancienne cheffe de l'organisation féminine Gabriela. Ou encore le Secrétaire à la Réforme Agraire, Rafael "Ka Paeng" Mariano, membre de notre organisation sœur, KMP, le syndicat pour les paysans.

Malheureusement, cela fait maintenant presque un an qu’il est au pouvoir et il n'a pas respecté ses promesses. Il n'a pas mis fin à la contractualisation. Il a fondamentalement poursuivi les politiques néolibérales de l'ancien président Aquino qui mettent l'accent sur une économie dépendante des investissements étrangers. En plus de cela, il a commencé sa «guerre contre la drogue» et continue de violer les droits de l’homme des Philippins.

La seule différence avec Aquino à ce jour est son engagement envers les pourparlers de paix entre le Front National Démocratique (NDF) et le gouvernement philippin. Deux grands dossiers sont sur la table: la réforme agraire et l'industrialisation. Certains fonctionnaires progressistes et une large partie de la population demandent la mise en œuvre de la réforme agraire. Donc, peut-être que cette fois les négociations réussiront, car nous pouvons unir nos forces.

Donc tout n’est pas mauvais. Mais pour le KMU, il s'agit de critiquer fortement le gouvernement quand il a tort et de le soutenir quand il a raison. Duterte était très proche du secteur progressif par le passé, mais nous ne tolérons pas qu’il bafoue les droits de l'homme. »

Sa «guerre contre les drogues» n'est-elle pas une violation massive des droits de l'homme?

« Oui, c’est tout à fait ça et nous nous opposons fermement à cette politique ! Même au début, nous étions déjà très critiques face à ce programme car nous savions que cela serait dévastateur pour les personnes des communautés pauvres. Avec sa "guerre contre la drogue", Duterte cible activement les pauvres. En raison de la pauvreté qui sévit, les pauvres des villes sont facilement impliqués dans des affaires de drogue ou deviennent des toxicomanes eux-mêmes. C'est fou d’entendre Duterte dire qu'il va tuer tous les toxicomanes et les consommateurs, les Philippines se transformeraient en véritable champ de bataille!

En plus de cela, il utilise sa «guerre contre la drogue» comme couverture pour cibler les militants des droits de l'homme. C'est pourquoi ils recherchent des toxicomanes où les pauvres des zones urbaines sont forts et où les travailleurs sont syndiqués. Ils utilisent la drogue comme une excuse pour attaquer. Et tous les syndicats en sont victimes, pas seulement les progressistes. Il y a un cas à Central Luzon, où le vice-président d'un syndicat nouvellement formé était un ancien consommateur de drogues il y a de cela plusieurs années. L'armée a accusé le vice-président de toujours consommer des drogues. Malgré les accusations infondées, il a été contraint de démissionner du syndicat. »

Vous dites que la pauvreté est liée à de nombreux problèmes, comme l'abus de drogues et d'autres problèmes de santé. Mais par où commencer pour s'attaquer à un problème aussi complexe que la pauvreté?

« C’est ce que nous essayons d’atteindre avec les négociations de paix, c'est-à-dire de remédier aux causes des problèmes, avec pour principale cause la propriété foncière. Les Philippines ne sont pas un pays pauvre. Nous disposons de toutes les ressources minérales nécessaires, mais elles sont contrôlées par des étrangers et des grands propriétaires terriens. S'il y avait des terrains à cultiver pour les Philippins avec un faible revenu, ils iraient en province et travailleraient la terre. Un programme de réforme agraire peut créer de l’activité économique dans l'agriculture et pourrait avoir un fort impact sur la réduction de la pauvreté.

C'est pourquoi, pour le KMU, les pourparlers de paix sont importants. Il ne s'agit pas seulement des parties impliquées dans les négociations, mais aussi de la vie quotidienne des gens. »

Mais le KMU ne participe pas aux négociations ?

« Non, en tant que syndicat nous ne sommes pas à la table des négociations. Mais nous discutons et expliquons à nos membres pourquoi il y a des pourparlers de paix et de leur importance. Il ne s’agit pas seulement d’une négociation entre deux parties qui doivent régler la situation aux Philippines. Nous devons éduquer nos membres en disant que nous faisons partie de cette activité, parce que c'est de nous qu’ils parlent. Sans nous, le NDF et le gouvernement philippin n'auraient rien à discuter. Nous sommes le sujet même des pourparlers de paix. C'est la vie quotidienne des gens, en particulier des paysans, des travailleurs et des communautés urbaines qui importe. »

Ce n’est pas la première fois que le NDF et le gouvernement philippin négocient, qu'est-ce qui vous fait penser que ce sera différent cette fois-ci?

« Le rôle des membres progressistes du gouvernement est très important. Cette fois, les fonctionnaires gouvernementaux et le grand public militent pour la mise en œuvre de la réforme agraire. Mais il y a toujours un point important à l'ordre du jour avant que les négociations puissent être une réussite, c'est la libération des prisonniers politiques. Ils ne sont pas tous des combattants du NPA [3]. La plupart d'entre eux sont des paysans, des travailleurs, des médecins, qui ont été arrêtés sur base de fausses accusations. »

Les gens protestent-ils activement contre les promesses non tenues de Duterte?

« Après 8 mois à attendre des logements adéquats pour les pauvres, les gens ont pris les choses en mains. 3500 personnes dans la province de Bulacan ont commencé un mouvement d’occupation. Ils ont découvert des unités de logement réservées à la police et aux forces armées, mais elles n'ont pas été attribuées ni occupées depuis des années. Les murs ont même commencé à pourrir. Le mouvement d‘occupation pensait qu'ils pouvaient utiliser les unités comme logements pour les pauvres. Il n'y a ni électricité ni eau, mais les gens peuvent y vivre, chercher de l'eau ailleurs et installer leur propre électricité.

L'une de nos organisations membres, KADAMAY, soutient ce mouvement. Notre argument est que les militaires et les policiers ont déjà leurs maisons à l’intérieur de leurs camps. Je suis allé voir le projet par moi-même et à ce moment-là il y avait 5000 personnes rassemblées pour défendre les nouveaux occupants. C'était très inspirant de voir cet important soutien! »

Comment le gouvernement réagit-il à ce mouvement ?

« Duterte a déclaré que c'était des pratiques de type maffieuse et le gouverneur lui aussi a exprimé sa désapprobation. Ils disent que nous créons l'anarchie. Pourtant ce n'est pas du tout ce que c'est, nous ne fuyons pas le gouvernement, nous sommes d’ailleurs très ouverts au dialogue. En outre, les médias traditionnels tentent de contrecarrer les projets des populations pauvres en milieu urbain. Le gouvernement a averti les occupants qu'il émettrait des ordres d'expulsion et utiliserait les forces de police. Mais cela fait déjà deux semaines et rien n’a encore été mis en œuvre. »

Pensez-vous que les nouveaux occupants pourront rester là ?

« Nous allons attendre que la situation se calme et puis nous allons forer des sources d'eau. Nous essaierons de combler nos propres besoins. C'est près des montagnes, donc il y a des terrains inoccupés juste à côté qui pourraient être utilisés pour de l’agriculture.

Le National Union of People's Lawyers (NUPL – le Syndicat National des Avocats du Peuple) s'est joint à la bataille juridique pour prouver que l'occupation est juste et légale. La défense consiste à remettre en question le propriétaire du site, car le gouvernement ne l'a pas utilisé depuis des années. Nous avons enquêté et il n'y a pas de nom sur les bâtiments. C'est sur un terrain vague. Je pense donc que nous pourrons poursuivre l'occupation et, dans une deuxième phase, développer une communauté autosuffisante. Et bien sûr, si ce type d'organisation fonctionne dans la province de Bulacan, pourquoi ne pas l'essayer ailleurs? »

Merci beaucoup pour votre temps et votre éclairage. J’espère vous revoir la prochaine fois que vous serez à nouveau en Belgique !


Notes:

1. La contractualisation est un système d'emplois temporaires, elle offre des emplois peu sûrs, peu rémunérés et qui proposent peu d’avantages, grâce auxquels les capitalistes font des bénéfices. (source: IBON: http://ibon.org/tag/contractualization/)

2.  Négociations entre le National Democratic Front (NDF) et le Gouvernement de la République des Philippines (GRP), qui s’opposent dans un conflit armé. Parmi les sujets discutés, on retrouve entre autres la réforme agraire et le développement rural, l'industrialisation nationale et les relations économiques et commerciales étrangères, (source: IBON)

3. Le NPA ou New People's Army est l'aile armée du Parti communiste des Philippines sous l'égide du Front National Démocratique.

 

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