17/10/11

Maria Zuniga: "Pourquoi parlons-nous de la mort et non pas de la vie quand nous parlons de la santé des femmes?"

Lors de la 11ème Rencontre Internationale Femmes et Santé, Maria Zuñiga (MSP-LA) a fait un témoignage fascinant sur les défis du développement des programmes de santé de base en Amérique centrale.

Lors de la 11ème Rencontre Internationale Femmes et Santé, Maria Zuñiga (MSP-LA) a fait un témoignage fascinant sur les défis du développement des programmes de santé de base en Amérique centrale. Elle a souligné l'importance d'intégrer la diversité dans les réseaux et de placer les droits des femmes dans le cadre plus large des déterminants sociaux, politiques, économiques et culturels.

DE MISSIONNAIRES À BRIGADISTES

La plupart des programmes de santé basés sur la communauté en Amérique centrale ont débuté suite au travail de religieux, principalement des femmes, qui oeuvraient dans des communautés pauvres dans les années 60. Elles furent inspirées par la théologie de la libération selon laquelle la pauvreté est considérée comme le résultat de l'oppression, de l'inégalité sociale et de l'injustice économique. Ces femmes, faisant partie de ces programmes de développement, travaillaient dans un environnement dictatorial, avec un gouvernement très répressif, dans des pays qui n'avaient pratiquement aucune pratique de santé publique, excepté les programmes de planification familiale et les programmes de nutrition qui étaient mis en place essentiellement par le gouvernement américain.

Les programmes de soins de santé communautaires avec des populations paysannes et indigènes ont démarré dans les années 60 et se sont multipliés partout dans la région dans les années 70. En 1975, le Comité Régional pour la Promotion de la Santé Communautaire fut créé suite à la volonté des différents acteurs d'unifier les critères de travail dans leurs domaines d'action. Ce comité existe toujours et fait aujourd'hui partie du Movimiento para la Salud de los Pueblos-Latino America (branche régionale du Mouvement pour la Santé populaire, au niveau mondial).

« Dès le début nous avons collaboré avec les leaders communautaires, hommes et femmes », explique Maria. « Nous les avons formés aux pratiques de soins de santé primaires pour que ceux-ci puissent améliorer les conditions générales de santé au sein de leur communauté. Il ne s'agit pas de professionnels, souvent ils ne parlent pas espagnol, mais uniquement leur langue maternelle. »

En 1979, la révolution sandiniste au Nicaragua a réussi à renverser la dictature de Somosa. Maria: « A ce moment, nous nous sommes impliqués dans les campagnes de santé populaire où les femmes et les jeunes étaient les brigadistes qui effectuaient le travail communautaire. Dans un pays de 3 millions, 10% étaient formés, 300.000 personnes, qui étaient donc des travailleurs de la santé. »

Mais en raison du succès des Sandinistes, d'autres pays ont augmenté la répression contre leur population, au Honduras, au Guatemala, au Salvador. En 1981, un massacre a eu lieu au Honduras dans une communauté agricole où le Comité Régional était actif. Maria: « Beaucoup de personnes avec lesquelles nous avons travaillé là-bas à cette époque étaient des femmes. Cela nous a amené à nous concentrer davantage sur les problèmes spécifiques que rencontrent les femmes en Amérique centrale. "

DE LA SANTÉ « MÈRE-ENFANT » AUX DROITS SEXUELS ET REPRODUCTIFS ET À L'APPROCHE GENRE

En 1987, le Comité Régional a parrainé une délégation de 35 femmes paysannes de tous les coins de l'Amérique centrale pour qu'elles puissent participer à la Rencontre Internationale Femmes et Santé au Costa Rica. Maria: « c'était une période de guerre et de conflit, mais nous avons réussi à mobiliser ces femmes de la base afin de présenter pour la première fois publiquement le travail du comité régional pour la promotion des soins de santé primaires. Ce fut un pas important, car de par la nature de notre travail et la population avec laquelle nous travaillions, nous étions jusqu'alors une organisation semi-clandestine. Cela nous a demandé beaucoup d'efforts pour élargir l'approche traditionnelle et étroite de la santé de la mère et de l'enfant aux thèmes du genre et de la santé des femmes dans l'entièreté de leur cycle de vie. De même, l'accent mis sur le planning familial devait être étendu à une lutte plus large pour les droits sexuels et reproductifs.”

Les années 90 furent une période fructueuse pour les réseaux de femmes. Le comité régional s'est impliqué dans la préparation des conférences de Copenhagen, du Caire et de Pékin, et il y avait des contacts avec l' International Women Health Meeting, le Women's Global Network for Reproductive Rights et le Réseau des femmes en Amérique Latine et au Caraïbes. Maria: “Nous avons reçu le soutien de gouvernements locaux et nationaux et d'organismes donateurs pour développer l'agenda des femmes.”

DE LA SANTÉ DES FEMMES À LA MORT MATERNELLE

Après le passage de l'ouragan Mitch en 1998, le Comité Régional a commencé à regarder de plus près la question du changement climatique, la préparation aux catastrophes et la vulnérabilité des communautés pauvres et en particulier, la vulnérabilité des femmes. Maria: “Dans notre réseau régional, nous avons également commencé à aborder des thèmes qui étaient inhabituels pour les femmes et les communautés paysannes avec lesquelles nous travaillions, tels que la globalisation, la politique néolibérale et la privatisation des services publics, y compris dans le secteur de la santé. A travers ces évolutions, nous avons également perçu la nécéssité d'élargir notre travail autour des droits sexuels et reproductifs à une approche plus globale basée sur les droits humains, mais à partir d'une perspective féministe.”

Alors que les organisations de femmes étaient en train de cadrer leurs droits dans une perspective plus large, une tendance inverse s'est mise en place à partir des années 2000 auprès des autorités et des institutions internationales. Maria: “A partir de 2000, nous nous sommes retrouvées empêtrées avec les Objectifs du Millénaires qui marquaient un recul par rapport à la déclaration d'Alma Ata de 1978 sur la santé pour tous. Les Objectifs du Millénaire mettent l'accent sur les maladies. La santé des femmes fut remplacée par les maladies des femmes, la mortalité maternelle, le vih/Sida. Pourquoi parlons-nous de la mort et non pas de la vie lorsque nous traitons de la santé des femmes?”

DÉFIS

Le bilan de la situation actuelle n'est pas très positif selon Maria : « Aujourd'hui, nous faisons face à de grands défis. Partout dans le monde, la violence contre les femmes augmente. En Amérique centrale, nous avons toutes une histoire de guerre et de conflit. Au Guatemala, un génocide a eu lieu. Durant le conflit, 400 villages du Guatemala ont été détruits. Aujourd'hui, le général responsable de ce génocide dans les année 80 est candidat aux élections présidentielles. Voilà où nous en sommes en Amérique centrale... A côté de tous ces problèmes, nous sommes également confrontées aux questions d'avortement, aux questions macro-économiques, à la traite des êtres humains, au trafic de drogues, etc ».

“Nous devons relever ces défis dans une perspective féministe, mais nous devons également intégrer notre diversité pour attaquer les problèmes: nous avons plusieurs façons d'aborder ces défis, nous nous adressons à un public-cible diversifié, nous devons faire face à différents problèmes, le problème climatique, des questions ethniques. Notre défi est d'intégrer tous ces aspects dans notre agenda et de reconnaître notre diversité afin de faire face aux problèmes.” 

Autres contributions de nos partenaires lors de la Rencontre Internationale Femmes et Santé:  

 

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