13/05/15

Revoir notre conception de l'aide d'urgence: de B-Fast à B-local

Une semaine après le tremblement de terre du Népal, une discussion sur la nature de l’opération B-Fast a surgi. N’aurions-nous pas mieux fait d’envoyer un hôpital de campagne au lieu d’une équipe de recherche et de sauvetage urbain ? Avons-nous tergiversé trop longtemps ? Peut-être aurait-il fallu nous demander si nous avions réellement besoin d’une telle équipe intervention. N’aurait-il pas mieux valu investir dans les capacités locales ? L’aide d’urgence et la coopération au développement peuvent très bien travailler main dans la main.
Il s’agit donc surtout de cesser, en cas de catastrophe, de percevoir la population des régions sinistrées uniquement comme des victimes

L’agenda politique

Le scénario est bien connu. Chaque fois qu’une catastrophe se produit – généralement dans un pays pauvre – des équipes d’autres pays, généralement très lointains, sont envoyées sur place pour proposer leur aide. Chaque pays riche qui se respecte tient à envoyer son équipe de secours vers la zone sinistrée.

Dans certains cas, il ne faut pas chercher bien loin les intérêts du pays en question. Par exemple, les Israéliens se hâtent à chaque fois d'envoyer de l’aide où que ce soit dans le monde après une catastrophe. À cette fin, une section spéciale de l’armée, le Home Front Command, maintient plusieurs unités en stand-by 24 heures sur 24. Israël a envoyé pas moins de 250 hommes au Népal. Avec couverture médiatique assurée. Ceci est loin de nuire à la réputation – pas irréprochable en d’autres temps – des forces armées israéliennes. 

De même, les États-Unis aiment se trouver eux aussi en première ligne quand il s’agit de proposer de l’aide d’urgence. En 2013, après le passage aux Philippines du super-typhon Haiyan, ils ont même envoyé un porte-avions sur place. Pour savoir pourquoi l’armée américaine proposait son aide avec autant d’enthousiasme, il fallait lire la presse américaine. Jonah Blank, un commentateur politique de la RAND Corporation, écrivait dans USA Today une tribune intitulée « How Philippine Typhoon Aid Helps USA » (Comment les secours au typhon philippin aident les États-Unis) dans laquelle il justifiait les opérations aux Philippines pour l’opinion publique américaine. Il y expliquait comment, pour les États-Unis, l’aide d’urgence se situe au point de convergence de la diplomatie, de la bienfaisance et de l’action militaire. L’engagement d’importants moyens militaires dans l’aide d’urgence est selon Blank « un investissement remarquablement efficient – et bon marché – dans l’avenir ». Dans son article, il rappelait encore que les opérations du porte-avions USS Abraham Lincoln après le tsunami de 2004 avait coûté à peu près aussi cher que trois jours de guerre en Afghanistan, « mais la bienveillance que cette opération a suscitée en Asie est toutefois d’une valeur inestimable ».

L’analyse coût-efficacité

Les ambitions de la Belgique sont naturellement bien plus modestes et il ne faut pas douter des bonnes intentions des volontaires de B-Fast. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une mission simplement militaire. Pourtant, pour le ministre des Affaires étrangères d’un petit pays comme le nôtre, une mission humanitaire est une bonne occasion aussi de faire valoir son efficacité. Et cela peut bien justifier quelques dépenses. Pour l’intervention de B-Fast après le passage de Haiyan aux Philippines, il paraît que le Conseil des ministres du 22 novembre 2013 aurait fait libérer 428 000 euros. Cet argent a permis d’apporter des soins médicaux à 1 300 infortunés Philippins et d’installer un système d’épuration d’eau. Comparé au montant précité, ce n’est guère impressionnant. 

Les informations apportées par B-Fast sur son site Internet ne permettent pas de faire une analyse coût-efficacité très fouillée. Mais ce que nous savons toutefois, c’est qu’avec 428 000 euros, on aurait pu, dans le sillage du typhon, amener sur les lieux de la catastrophe des dizaines de médecins philippins afin de traiter un nombre bien plus élevé de leurs compatriotes. 

Les compétences locales

Quels que soient les défauts et les mérites d’une telle équipe internationale d’intervention, on oublie souvent que, dans les pays et territoires sinistrés, de très nombreuses compétences sont également présentes. Mieux encore, lors de chaque catastrophe, ce sont les structures locales qui sont les plus importantes dans l’aide et les secours. Elles sont les toutes premières à arriver sur place (et même, elles s’y trouvent déjà) à un moment où chaque heure compte. Elles connaissent les langues et coutumes locales et connaissent le terrain. Elles savent quels sont les groupes de population les plus vulnérables et nécessitant l’aide la plus urgente.

Tant aux Philippines qu’au Népal, nous avons vu sur ce plan des exemples édifiants. Alors que notre presse nationale s’est surtout intéressée ces derniers jours aux problèmes de l’équipe B-Fast, j’ai suivi via les médias sociaux les missions d’aide qui envoyaient des jeunes et des étudiants de Katmandou vers les villes et villages de l’intérieur du Népal. Aujourd’hui, une semaine après la catastrophe, les médias internationaux ont également fini par faire état de ce phénomène digne d’admiration.

Mais il faut également de l’aide spécialisée, objectera-t-on. En effet, mais doit-elle nécessairement venir de Bruxelles ou de Tel-Aviv ? Il existe des antennes locales d’organisations internationales. N’est-ce pas là que nous devrions investir en premier lieu ? Pouvons-nous, au besoin, faire appel à des équipes des pays avoisinants ? Je puis m’imaginer que, dans des pays comme l’Inde, la Chine ou le Pakistan, il est tout à fait possible de mobiliser des spécialistes.

Pas uniquement des victimes

Investir dans une aide locale ou, au besoin, régionale, présente encore un autre avantage. L’investissement continue à rapporter à plus long terme. Les étudiants népalais qui se rendent aujourd’hui dans l’intérieur du pays pour aider leurs compatriotes acquièrent ainsi une précieuse expérience. Ils pourront également participer à la reconstruction de leur pays et préparer ce dernier à mieux résister à la prochaine catastrophe. Ici, il n’est pas sans importance qu’ils acquièrent aussi une certaine confiance en soi et qu’ils se rendent compte que l’avenir de leur pays est entre leurs mains. De la sorte, l’aide d’urgence et la coopération au développement peuvent se compléter parfaitement.

Il s’agit donc surtout de cesser, en cas de catastrophe, de percevoir la population des régions sinistrées uniquement comme des victimes. Bien avant qu’on ait envisagé chez nous une éventuelle mission B-Fast, d’innombrables héros étaient déjà à pied d'oeuvre dans leur secteur pour monter des missions de recherche et de secours, de même que de très nombreux thérapeutes qui, grâce aux structures locales, ont organisé les toutes premières actions d’aide. Essayons donc surtout de les renforcer. Peut-être que notre nouvelle spécialité en cas de catastrophe devrait elle passer de B-Fast à B-Local.


AIDE D'URGENCE pour NEPAL: Soutenez les activistes locaux avec un don au fond d'urgence de Médecine pour le Tiers Monde au n° de compte BE15 0010 4517 8030 (BIC: GEBABEBB) avec la mention « don fonds d’urgence». Vous pouvez aussi faire un don en ligne.

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