12/11/15

Sans protection sociale, la vie est une loterie

La société civile belge, sous l’égide du Centre national de coopération au développement (CNCD) et 11.11.11, lance un appel à la protection sociale pour tous, dans le monde entier. Le fait est d’importance, car c’est la première fois que syndicats, mutualités et ONG – dont Médecine pour le Tiers Monde (M3M) – se mobilisent dans une campagne en commun. Le droit à la protection sociale est sous forte pression en raison de l’agenda commercial de l’Union européenne.
la protection sociale apporte plus que de simples corrections à un ordre mondial injuste

Vous les avez sans doute déjà vues. Les affiches d’une femme qui accouche alors qu’elle travaille à la caisse d’un supermarché. Ou bien la vidéo d’un bébé blanc et d’un bébé noir, accompagnée d’une voix-off expliquant que ces enfants ne sont pas égaux. En diffusant ces images au cours de la Semaine d’action du 5 au 15 novembre, les partenaires de la campagne veulent répandre le message suivant : malgré l’existence du droit à la protection sociale, les trois quarts de la population mondiale n’ont pas accès aux soins de santé, à un salaire décent ou à une pension digne en cas de difficultés. Ceci n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat de choix politiques.

Selon les partenaires de la campagne, la protection sociale englobe « un ensemble cohérent d’initiatives et de mesures structurelles basées sur la solidarité, ayant pour objectif de garantir à chaque individu des revenus suffisants et l’accès aux services de base, tout au long de son cycle de vie. »

« Sans la protection sociale, la vie est une loterie », déclarent-ils. Sans accès à une protection sociale adéquate, les gens peuvent être confrontés à de sérieuses difficultés financières au moindre aléa de la vie. Les coûts des soins de santé sont hors de prix ou les enfants doivent travailler pour soutenir leurs familles.

Ce qui est frappant dans cette campagne, c’est qu’elle dépasse le clivage traditionnel Nord-Sud. L’une des exigences est, par exemple, que la Belgique et l’Europe renforcent leurs systèmes de protection sociale. Aujourd’hui, nous voyons comment l’Europe met en question l’accès sans conditions à la sécurité sociale et aux services de base. L’assaut des créanciers sur la Grèce en est un exemple éloquent. Actuellement, en Grèce, trois millions de personnes n’ont pas accès aux soins de santé publique. De plus, seuls ceux qui travaillent ont droit à la sécurité sociale. Un Grec sur trois n’y a donc pas accès.[1]

Les décideurs politiques parlent de la protection sociale, mais afin d’en exclure certains bénéficiaires... C’est le cas notamment de la proposition de Bart De Wever qui souhaite donner aux réfugiés un statut social particulier afin de protéger la sécurité sociale. Le propos fait partie d’une stratégie néolibérale plus large dont l’intention est de saper les systèmes basés sur la solidarité. Ses partisans veulent individualiser une responsabilité collective : qui veut l’accès aux soins doit avoir de l’argent. Cette logique est totalement contraire à l’idée de solidarité stipulant que ceux qui ont le moins de moyens ont le plus besoin de protection.

Pas la charité, mais la solidarité

Pour M3M, il est important que la protection sociale apporte plus que de simples corrections à un ordre mondial injuste. La protection sociale, c’est plus qu’une aspirine donnée aux gens victimes de conditions de travail dangereuses ou de maladies évitables. C’est une question de droits de l’Homme.

M3M axe la campagne sur l’accès aux soins de santé. L’accès aux services de santé de base et de qualité pour tous est un élément fondamental de la protection sociale dans le monde entier. Cependant, nous voyons comment l’Union européenne comme les gouvernements des pays-membres favorisent la commercialisation de la santé. Par exemple, la privatisation des services publics fait partie de la stratégie européenne de développement. Toutefois, les services privés n’ont pas pour but d’aider toute la population. Ce qui compte, c’est de faire des profits. Ce système est donc principalement tourné vers les patients riches. Les populations vulnérables sont mises de côté.

A l’ordre du jour du développement européen se présente la nouvelle série d’accords de commerce et d’investissement qui promeut la commercialisation des services de santé, comme l’accord sur le commerce des services (TiSA) et le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP), tous deux encore en cours de négociation au sein de la Commission européenne. Il s’agit d’accords commerciaux qui comptent, parmi ses objectifs, la dérégulation et la libéralisation avancées des biens et services publics, y compris les services de santé. Ils sont particulièrement dangereux parce qu’ils font peu ou pas de distinction entre les services sociaux – services qui servent à garantir les droits humains (santé, éducation) – et les services commerciaux. Si les accords de libre-échange ne contiennent pas de clauses sociales exécutoires, ils rendent le dumping social possible. Cela crée une course vers le bas : afin de rendre leurs produits moins chers, les entreprises rivalisent entre elles afin de réduire les droits sociaux de leurs employés.

Une histoire de l’inégalité

La campagne sur la protection sociale est d’autant plus d’actualité en raison du débat sur les inégalités de notre époque. Nous le constatons notamment avec le sujet de l’accès aux soins de santé. De grandes disparités existent dans le domaine de la santé entre les riches et les pauvres, entre les pays en développement et les pays riches. En particulier, les pauvres meurent de maladies qui sont facilement évitables. Les pays à faibles et moyens revenus contribuent à 90 % au fardeau de la maladie dans le monde, mais ne dépensent que 12 % du budget de la santé à l’échelle mondiale.[2] Les personnes les plus vulnérables avec les plus grands besoins de santé ont le moins accès aux soins de santé. La commercialisation accentue cet écart en rendant les services de base hors de prix.

Cependant, il existe des systèmes alternatifs qui garantissent des soins de santé de qualité pour tout le monde. Selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Cuba, un pays huit fois moins riche que les États-Unis et pendant des décennies sous blocus, réussit à avoir un taux de mortalité infantile inférieur et une espérance de vie similaire aux États-Unis.[3] La clé de cette réussite est que le système de santé universel à Cuba est très axé sur la prévention. Sa raison d’être réside dans la prévention des maladies et la guérison si nécessaire. Une question de choix politiques, donc.

Voici nos exigences : l’Europe doit soutenir un système de santé publique qui investit dans les infrastructures, le personnel de santé et les médicaments, y compris dans les zones reculées. La gratuité et l’intégration des soins avec un effort en matière de prévention, adaptée aux besoins locaux, en sont une partie.

Pas de casse-tête financier

Le défi majeur de cette campagne est d’éviter le casse-tête financier. Des études montrent que la protection sociale pour tous est financièrement faisable. Pour continuer avec l’exemple des réfugiés : un revenu d’intégration pour les réfugiés ne coûterait qu’une fraction du total des dépenses de la sécurité sociale. Il s’agit seulement de 120 millions d’euros, tandis que la sécurité sociale dispose d’un budget total de 80 milliards d’euros.[4]

Les décideurs politiques ne savent que trop bien que les fonds sont suffisants. Ce qui est nécessaire, c’est d’abord la volonté politique de traiter les ressources. L’évasion fiscale des multinationales dans les pays en développement crée un trou dans le budget annuel de près de 1 000 milliards de dollars, écrit le directeur de 11.11.11., Bogdan Vanden Berghe.[5] Les partenaires de la campagne insistent donc sur un système fiscal mondial équitable et transparent.

Deuxièmement, il est nécessaire de faire pression sur les hommes politiques afin qu’ils ne concluent aucun accords portant atteinte à leurs belles promesses, comme très récemment les objectifs relatifs au développement durable. Les accords de libre-échange les couvrant.

Ensemble pour la protection sociale

La campagne « Protection sociale pour tous » a de grandes et urgentes ambitions. Le premier objectif visant à mobiliser les gens pour cet objectif commun a déjà bien marché. Plus de 32 000 personnes ont signé la pétition en se tirant le portrait avec le sparadrap « Protection sociale pour tous » sur le corps. Mais nous allons aussi plus loin : les partenaires de la campagne soutiennent la résistance sociale et appelaient à rejoindre la manifestation nationale le 7 octobre. Nous sommes conscients que le système belge de sécurité sociale a été construit après une lutte sociale intense qui a conduit à une inclinaison dans la balance du pouvoir.

Nos partenaires dans le Sud continuent à se retrousser les manches et à s’organiser au sein des syndicats et des comités de santé. Ensemble, ils construisent leur propre système de solidarité et font pression sur leurs gouvernements afin qu’ils respectent leurs droits, et ce parfois au péril de leur vie. C’est seulement en s’engageant avec eux dans la lutte que nous pourrons détourner l’agenda commercial et nous tourner entièrement vers une société solidaire et humaine. Voilà le modèle de développement que nous défendons.

Cet article se trouve aussi sur le site de Solidaire.

Notes

1 Pour plus d’informations sur la situation en Grèce et la campagne de solidarité de Médecine pour le Peuple, voir ici.

2 Peters, D.H., 2008. Poverty and Access to Health Care. , 171, pp.161–171.

3 WHO country health profile 2012

4 http://solidaire.org/articles/de-la-crise-de-l-asile-la-paix-et-la-securite-trois-options-pour-une-politique-active-de

5 Bogdan Vanden Berghe, oktober 2015, België voorbeeldland?, in Samenleving en politiek, 12, p. 9-13

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