16/11/09

"Tout travail social ou syndical en Colombie est quasi un suicide"

Alberto, Ramiro et Martin défendent les droits de l’homme dans un pays où cela ne va pas de soi. Ils apportent leur témoignage lors d’une tournée européenne qui a eu lieu en octobre.

Alberto, Ramiro et Martin défendent, chacun à leur façon, les droits de l’homme dans un pays où cela ne va pas de soi. Ils apportent leur témoignage à l’occasion d’une tournée européenne qui a eu lieu en octobre. Le premier pays à les accueillir a été la Belgique, ils ont répondu présents à l'invitation d'ARLAC, dans le cadre du lancement de la campagne pour la libération de prisonniers politiques.

Alberto Vanegas est responsable de la section des droits de l’homme au sein du CUT, le plus important mouvement syndical dans un pays très hostile aux syndicats. Le CUT construit un réseau d’activistes des droits de l’homme en vue d’ une campagne de sensibilisation nationale et internationale pour faire cesser les poursuites.

Ramiro Orjuela est avocat, activiste des droits de l’homme, et défenseur des prisonniers politiques. Il est aussi actif au sein du Comité Permanent pour les Droits de l’Homme (CPDH) et la Commission des Droits de l’Homme dans la région de Bajo Ariari, près de Bogota.

Martin Sandoval est président du CPDH à Arauca. Le CPDH soutient les communautés qui sont victimes de violations des droits de l’homme et se bat sans relâche pour les nombreux prisonniers politiques détenus dans les prisons d’Arauca et dans d'autres régions du pays.

Le travail que vous faites se heurte-t-il à des oppositions ?

Martin: “N’importe quelle forme d’activité sociale ou syndicale en Colombie est très difficile. C’est presque suicidaire parce que ce type d’activité est stigmatisé et diabolisé par le pouvoir et les hauts fonctionnaires, sous l’autorité du président Alvaro Uribe. En somme, cela se produit avec toute personne qui se bat pour les droits fondamentaux, elle se voit constamment poursuivie, stigmatisée, réprimée, emprisonnée, voire même enlevée et assassinée. Si on ne partage pas le raisonnement et les idées du gouvernement actuel, on reçoit tout de suite une étiquette de guerrillero ou de terroriste. C’est ce qui se passe déjà pour différents mouvements sociaux dans le département d’Arauca.”

Alberto: “Les menaces à l’encontre du mouvement syndical sont très réelles : on peut dire que le milieu syndical est victime d’un véritable génocide. Prenons l’exemple du directeur du DAS, le service de sécurité colombien, qui est nommé par le président. Il a reconnu avoir transmis une liste de membres de syndicats à Jorge 40, l’un des principaux groupes paramilitaires, responsable de centaines de crimes. Entretemps, plus de 7 dirigeants syndicaux repris sur la liste ont été assassinés. Notre travail, en tant que dirigeants de mouvements sociaux, se déroule dans un climat d’agression.”

Ramiro: “En Colombie, travailler pour la défense des droits de l’homme – dans mon cas, comme avocat et défenseur de prisonniers politiques – est casi un crime. Je vous donne un exemple. Un autre avocat et moi-même avons été victimes d’une attaque, et ceci en raison de notre travail. L’autre avocat a pu me prévenir juste à temps, mais n’a pu se sauver lui-même. Il a été emmené et torturé pendant 13 jours. Son corps a été retrouvé plus tard, complètement mutilé. J’ai dû moi- même fuir et rester un an au Chili. A mon retour, la menace était toujours là. Ma maison était gardée par les autorités, non pas pour ma sécurité mais bien pour me contrôler. Mon téléphone était mis sous écoute, tous mes e-mails ont été lus. J'ai même reçu des menaces. Mon histoire n’est qu’un exemple parmi tant d'autres, beaucoup de Colombiens vivent la même situation. C’est une politique systématique de l’état colombien.”

Quels “hauts” intérêts se cachent derrière ces violations des droits de l’homme ?

Ramiro: “L’état colombien a beaucoup de liens économiques avec des multinationales européennes et américaines, avec des industriels, des propriétaires terres en Colombie, et avec la mafia colombienne (dont des trafiquants de drogue), avec qui Uribe a des liens étroits, y compris avec Pablo Escobar. La chasse au profit et la croissance économique sont une priorité pour certains. Les riches deviennent plus riches, même s’ils doivent pour cela violer tous les droits possibles, depuis l’exploitation et jusqu’à l’assassinat. On ne pense pas à créer un développement social et un bien-être pour la population. Au contraire, la soif de croissance économique est tellement inhumaine que ça ne leur fait ni chaud ni froid de commettre des crimes contre la population.”

Comment se fait-il alors que le gouvernement reste populaire, alors que la situation est si horrible ?

Alberto: “Il y a toute une stratégie de domination. L’oligarchie colombienne, avec l’appui des Etats-Unis, mène une politique militaire et une politique d’intervention économique. Elle a réussi à imposer à la population une logique de la terreur, une logique de soumission et de cession des richesses naturelles du pays. Grâce à une alliance forte, les classes dominantes ont réussi à avoir les médias sous contrôle. Avec des mécanismes de corruption, de clientélisme et de violence on réussit à dominer le pays géographiquement. Il a été prouvé que 40% des politiciens du parti d’Uribe ont des liens avec les groupes paramilitaires. Ces parlementaires sont aujourd’hui en prison car ces derniers avaient ordonné l'assassinat des personnes qui s’opposent à la politique de la domination.”

Ramiro: “A l’occasion de ces rencontres et de nos contacts ici à Bruxelles, ainsi qu’en Allemagne, en Suisse, en Espagne..., nous faisons appel à la communauté internationale. En consommant un produit colombien, comme une banane, il ne faut pas oublier que ce produit a été saisi des mains des paysans innocents sous la force te la terreur de l'armée colombienne. En buvant du café colombien, sachez qu’il est souillé du sang des travailleurs colombiens. Tout ce qui est produit en Colombie, par Coca-Cola, les banques, l’industrie pétrolière, est taché du sang d’innocents, de gens qui sont victimes des pratiques des autorités colombiennes, de l’armée colombienne et des groupes paramilitaires qui y sont liés. Un boycott obligerait ces firmes d’arrêter de financer les groupes paramilitaires, d’arrêter de soutenir les dirigeants mafieux et de respecter le peuple colombien qui en est la victime. Car ces firmes s’enrichissent, encaissent des millions de bénéfices, alors que le peuple continue à souffrir de la faim.”

Martin: “Notre programme en Belgique a été très productif. Nous avons pu parler avec différents mouvements sociaux, des syndicats, des parlementaires européens. Le lancement de la campagne internationale des défenseurs des droits de l’homme a été bien reçu. Nous invitons la société européenne à rester solidaire de notre population, qui reste active et continue à résister, malgré les meurtres, les emprisonnements, les menaces. Le vent nouveau qui souffle sur le continent américain nous permet d’espérer que ce régime mafieux ne se maintiendra plus longtemps au pouvoir. Tout geste de la part de la communauté internationale est donc le bienvenu. La seule solution pour un conflit aussi enraciné que celui de la Colombie est une solution politique négociée d’un conflit social et armé. Bien sûr, nous savons que la vraie solution doit venir du peuple colombien lui-même, mais la communauté internationale a un rôle important à jouer.”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les colombiens se montrent solidaires de la campagne 'Stop the Killings'. Edita Burgos, la mère de l'activiste disparu Jonas Burgos, lancera la campagne le 17 novembre à Bruxelles dans la salle Cardin, rue Pletinckx, 19.

Médecine pour le tiers monde a un nouveau partenaire en Amerique Latine depuis l'année dernière, Movimiento para la Salud de Los Pueblos-America Latina (MSPLA). Pour en savoir de plus, lisez les articles sur le site. 

 

Photos: Arlac

 

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