BLOG

13/02

Colombie: Pourquoi occuper le ministère?

Notre deuxième contribution à l'hebdomadaire Solidaire dévoile pourquoi un syndicat colombien occupe un ministère.

Ma collègue Véronique vient de rentrer de Colombie. J’étais très curieux d’entendre ses expériences car, voici quelques mois, j’avais appris de Mauricio Torres, un militant colombien pour la santé, comment la privatisation partielle du système de santé avait des retombées dramatiques pour la population. Aller manger un bout avec Véronique était donc un excellent prétexte pour en entendre un peu plus. Véronique avait été très secouée par l’histoire de deux femmes, Carmen et Estela.

Estela travaille dans un hôpital public et raconte comment la fameuse « Loi 100 » a créé des  « entreprises (privées) de promotion de la santé » (EPS). Ce sont désormais ces EPS, et non plus les autorités, qui doivent financer les hôpitaux. Et où ces EPS tirent-elles leur argent ? « Nos salaires passent par les EPS. Une telle EPS reçoit par exemple 1 200 000 pesos (504 euros) par travailleur et par mois. De cette somme, la moitié seulement va au travailleur et celui-ci doit encore payer séparément sa sécurité sociale ! »

Avec cet argent, l’EPS devrait donc financer les hôpitaux mais, souvent, elle choisit d’investir dans d’autres secteurs. C’est ainsi qu’on a construit des villages de loisirs ou des maisonnettes pour touristes. De la sorte, l’argent a rapidement afflué du côté d’entreprises privées corrompues. L’EPS Saludcoop a même fait faillite et les hôpitaux qui dépendent de cette EPS pour leur financement attendent en vain l’argent promis.

Estela raconte que le secteur privé a ses propres priorités : « Dans le temps, nous aidions tout le monde, à l’hôpital, avec ou sans papiers. Aujourd’hui, il faut être affilié à une EPS, sinon on ne vous soigne même pas. » Pour réaliser plus de profit, les EPS limitent aussi le remboursement des médicaments. Elles ne prescrivent que cinq médicaments dont le coût est remboursé. Tous les autres sont aux frais du patient. L’impact sur la santé publique n’est pas minime : des maladies comme la tuberculose et la malaria, qu’on ne voyait presque plus, sont de retour.

Carmen explique comment la population lutte contre ce système. Carmen est active depuis 33 ans déjà dans le secteur de la santé et elle est responsable au sein du syndicat ANTHOC. Les membres de sa famille ont payé un lourd tribut dans leur combat pour la santé. Son frère a été assassiné, son mari a disparu et elle-même a passé beaucoup de temps en prison. Malgré le danger, Carmen poursuit le combat : « Il existe beaucoup de mouvements sociaux qui s’opposent à la privatisation du secteur de la santé dans le pays, dont les syndicats. Ce n’est pas si simple, vu que 80 % des travailleurs médicaux en service dans les hôpitaux colombiens travaillent pour des firmes sous-traitantes, ce qui fait qu’ils ne peuvent s’affilier à un syndicat. » Carmen est aussi particulièrement fière de son syndicat : « Nous sommes très combatifs. Ainsi, nous avons déjà occupé le ministère de la Santé et nous avons organisé des camps de tentes. »

 

 

Toutes les trois semaines, la rubrique « Quoi de neuf, docteur ? » de l'hebdomadaire Solidaire donne la parole à M3M. Nous republions cette contribution ici.

8342 views