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19/12

Dieu sous tous ses formes

La semaine passée on m’a invité à la journée porte ouverte annuelle du centre culturel Al-Asria à Jabalya. Le centre culturel se trouve au premier étage au-dessus du centre médical.

Récemment ils ont construit un deuxième étage qui fait figure d’espace polyvalent. Vu que le matériel de construction et le béton sont chers et difficile à trouver, ils ont opté pour une construction en bois revêtue de plastic et de cuir: on dirait une grande tente conviviale sur le toit. Si créativité il y a, c’est bien ici. La tente abrite aujourd’hui une collection de superbes bricolages d’enfants de 6 à 12 ans. Je distingue entre autre un zoo avec un éléphant, une girafe, des arbres colorés en matériel de recyclage, un tableau sous-marin avec l’incontournable Bob l’Eponge et un avion de guerre décoré au drapeau américain bombardant un petit immeuble en mousse avec également des petits blessés en mousse. Depuis quelques années l’UHWC accueillit régulièrement pour ces ateliers créatifs ‘Creart’, des spécialistes espagnoles en thérapie par le jeu créatif pour des enfants vivant en zones de conflit. Al-Asria organise des activités pour des enfants et des jeunes de 6 à 25 ans.

Presque tous les travailleurs sociaux et accompagnateurs du centre y ont passé leur jeunesse. Il y a une équipe de sport, une bibliothèque, un espace de jeu, une troupe de théâtre, une chorale, des petits groupes de travail chargé des droit d'enfants. Mohammed, le coordinateur des projets socio-culturels, est chaleureusement embrassé par ses amis de jeunesse. Les enfants ne se défendent pas mal non plus et me bombardent de questions en Anglais. “What's your name?”, “How old are you?”, “You have sisters?”, ...

J’admire énormément l’incroyable investissement déployé pour éduquer la génération suivante en citoyens conscients et sociaux. Surtout si on considère que l’enfant peut tout aussi bien se faire tuer lors de n’importe quel bombardement suivant et que la moitié des adultes n’ont pas de travail parce que le blocage resserre l’étau sur Gaza.

 

J’ai perdu mon sang froid si notoire en lisant un énième rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé. Je ne saisis pas : comment est-ce possible que la situation à Gaza depuis des années est soigneusement documentée et retranscrite en chiffres et ce surtout au frais des Nations Unies. La pollution de l’eau potable, la pauvreté extrême et généralisée, les coupures de courants fréquentes, le manque de fer chez les femmes enceintes, la sous-alimentation chronique et les problèmes de sommeil chez les enfants et j’en cite d’autres… ? Vous le devinez : depuis 2007 la situation s’est continuellement détériorée. Bon dieu, comment est-ce possible que le monde reste aussi aveugle face à un millions et demi de personnes qui se cachent derrière ces chiffres et statistiques ? Il y a clairement plus de sympathie pour ceux qui de l’autre côté de la barrière tremblent de peur dans leurs abris.

 

Dr. Yousef hausse ses épaules. Même le regard indifférent de l’opinion internationale leur parait normal. Les Gazaouis ont raison de ne s’attendre à rien et de continuer à se battre laborieusement. Le désespoir est leur pire ennemi. “Et la religion”, y ajoute le Dr. Yousef. D’après lui l’interprétation rigoureuse de l’islam frêne le développement sociale. Il a étudié en Allemagne et adore regarder des films Européens et Américains pour ‘échapper à Gaza’. Il est envieux de la liberté relationnel entre hommes et femmes chez nous. Presque tous les mariages à Gaza sont arrangés par la famille. Après des fiançailles de maximum 6 mois ou les fiancés se voient furtivement, un mariage est quasi inévitable. La restriction de la liberté individuelle au sein d’une relation additionnée à d’autres restrictions auxquelles les gens sont soumis, mènent à beaucoup de frustration et par conséquent régulièrement à de la violence conjugale. “Nous regressons au lieu d’avancer” dixit le dr Youssef. Il n’y a toujours pas d’égalité de chances entre filles et garçons. Je remarque qu’à l’occasion des échographies prénatales « l’hamdoulilah » des femmes est plus fort quand il s’agit un garçon.

 

Le meilleur repas jusqu’à présent m’a été servi lors d’une visite chez les parents de Jehan : du poulet tendre avec du riz épicé et des feuilles de vignes enroulées, mjam. Abu, le pére de Jehan a 70 ans mais n’approche en rien sa pension. Après avoir été travailleur social à Jabalya il a ouvert il y a quelques années un centre pédagogique pour des élèves qui avaient besoin de leçons supplémentaires en Arabe ou Anglais. La conversation à table glisse vers le thème de la religion et Abu pose des questions sur la naissance de Jésus. En racontant je constate avec étonnement que la catéchèse apprise à l’école est encore si fraîche dans ma mémoire. Mon public trouve le conte de Noël magnifique. Et moi je suis ravie d’évoquer ce grand classique si près de Bethlehem…et en même temps si éloignée car pour arriver à la ville natale de Jésus je devrais traverser ‘seulement’ 3 pays.

 

Pour peaufiner ma conversion, je suis invitée dimanche par Sanae, le manager du personnel qui est chrétien-orthodoxe, à assister à une messe dans la seule église catholique à Gaza. Il y a un peu moins de 3000 chrétiens à Gaza, orthodoxes et catholiques. Le troisième dimanche de l’avent l’évêque de Jérusalem nous rend visite. C’est une expérience haute en couleur: la messe est conduite par une dizaine de Sieurs pieux, habillés en pourpre tenant la mitre et la crosse, des scouts locaux jouant du tambour et de la cornemuse et en plein milieu de la messe cinq bébés déguisés en petit père noël sont conduits à l’autel pour des raisons obscures.

 

L’expression flamande favorie de ma mère ‘God moet zijn getal hebben' s’applique bien à Gaza: ne mettez pas tout le monde dans le même sac car la diversité est énorme. Petit à petit j’apprends à découvrir la tragique et passionnante complexité de Gaza. Quatre mois ne suffiront sans doute pas pour arriver au bout, mais la sincérité de mes nouveaux concitoyens m’aide précieusement.

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