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30/07

Eduardo Galeano dans les mines philippines

Quel livre prendre avec moi et lire en voyage. Voilà la question assez banale que je me suis posée pendant quelques jours avant de partir aux Philippines... ça fait quand même environ 14 heures de vol... donc mieux vaut bien choisir...

Une histoire intercontinentale d'exploitation, impérialisme et résistances...

J'ai finalement opté pour un livre que j'aurais voulu (et franchement dû) lire depuis bien longtemps : les veines ouvertes de l'Amérique latine. Un chef-d’œuvre de Eduardo Galeano, décédé en avril. La première partie du livre est dédiée entièrement à comment les colonisateurs, mais aussi les entreprises multinationales, dignes compagnons de route, ont non seulement ouvert les veines de la terre américaine pour en tirer le sang des minerais, rapatrier les bénéfices vers leur patrie européenne ou américaine, causant la mort, presque en passant, de millions (oui de millions) de personnes... Y a cette phrase qui m'a marqué : « Les indiens de l'Amérique totalisaient pas moins de soixante-dix millions de personnes lorsque les conquistadors firent leur apparition : un siècle et demi plus tard, ils n'étaient plus que trois millions et demi. »

Puis se sont succédés dictateurs, domination américaine et européenne, et multinationales, suçant le sang de la terre... pour laisser derrière eux que pauvreté, pollution et destruction. En effet, une fois que le cuivre, l'or ou le salpêtre s'épuisaient, les multinationales abandonnaient l'endroit... des villes entières se transformaient en villes fantômes... Il décrit dans le détail Potosì, en Bolivie. Au 16ème siècle, Potosi en Bolivie était devenu une des villes les plus importantes du monde. La raison ? Une montagne riche en argent. L'Espagne a pillé la montagne, en écartant l'étain dans un tas d'ordures. La population locale, surtout indienne, a été soumis à des régimes d'esclavage, avec, constate Galeano, comme horrible résultat huit millions d'indiens tués pendant les années de l'extraction d'argent sur le continent par les Espagnols. Quand l'argent a commencé à faire défaut... la ville Potosì s'est effondré... de la richesse, il n'en restait que dans les coffres de la bourgeoisie coloniale. De la pollution et de la pauvreté, il y en avait en abondance. Les anciens mineurs sont abandonnés, les poumons en moins, les fleuves et l'air pollués. Potosi n'est pas le seul exemple... des mines d'or et de fer au Minas Gerais au Brésil, aux mines mexicaines en passant par le cuivre chilien,...l'histoire se répète incessamment jusqu'à nos jours...

De l'Amérique latine aux Philippines

Je me suis endormi pendant le voyage, donc il me reste encore beaucoup à lire, notamment sur les monocultures désastreuses imposées et la panoplie des résistances, de celle de Tupac Amaru au Pérou à Augusto César Sandino a Nicaragua en passant par Artemio Cruz Emiliano Zapata au Mexique... Néanmoins, ce livre est la meilleure préparation que j'aurais pu me souhaiter pour la conférence à laquelle je participe ici aux Philippines... La première journée de la Conférence internationale des peuples sur les mines (International People's Mining Conference), coorganisée par une série d'organisations philippines, dont l'organisation environnementale Kalikasan People’s Network for the Environment, la ligue des avocats progressistes (NUPL) ou le syndicat combattif KMU, et internationales, dont les ONG belges M3M Médecine Pour le Tiers-Monde et Solidagro, mais aussi des mouvements anglais tels War on Want.

J'y rencontre aussi l'incroyable activiste soeur Stella, et Embeng, de notre partenaire Advocates for Community Health. Embeng est très active dans la région de Zambales, où les activités extractives empoisonnent la population, les obligent à travailler pour des salaires de misère... Toute forme de résistance ou de lutte sociale est « découragée » par une militarisation accrue. Gouvernement, armée et multinationales, main dans la main...

Quand Andy Whitmore du London Mining Network parle des cycles miniers, fait d'exploitation massive (lire pillage) quand les prix sont élevés, portant à une surproduction énorme exploitant des mines en très peu de temps (et à des coûts sociaux et environnementaux faramineux) et donc une chute des prix, pour ensuite passer à autre chose quand les prix baissent... il me semble qu'Andy me replonge dans mon bouquin.

Quand Carol Araullo, la présidente du mouvement social Bayan parle des multinationales, et les gouvernements complices, qui exploitent des mines non pas pour un quelconque développement national, mais bien pour rapatrier au plus vite tous les profits vers ce qu'on appelait jadis les métropoles, quand on explique comment les gens sont chassés de leurs terres, et les activistes à risque d'assassinats extrajudiciaires, les veines ouvertes de Galeano sont philippines. Patrick Lobaya, un ex-employé d'une multinationale minière en Papouasie-Nouvelle-Guinée, explique que son pays est vu comme rien d'autre qu'une “île d'or sur une mer de pétrole propulsée au gaz.”

De la résistance aux victoires

Des activistes venus de l'Amérique latine, de l'Afrique, de l'Océanie, de 28 pays différents, donnent par contre aussi un message de résistance extraordinaire. La multinationale anglo-suisse Glencore-XStrata se retire de la mine de Tampakan aux Philippines, après des années de luttes acharnées des populations locales. Le Salvador a interdit les activités de la multinationale canadienne-australienne OceanaGold au sein de ses frontières et semble prêt à affronter le procès (devant un tribunal privé ad hoc) que veut lui faire l'entreprise, qui exige des millions d'indemnisations... Décidément, faut que je finisse ce livre... mais entre-temps je suis vraiment ravi de voir les partenaires de M3M si engagés dans cette lutte fondamentale pour l'avenir de leur peuple.

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