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10/03

Le lait et le miel

Mon fidèle chauffeur de taxi, un jeune et joyeux Mohammed, me demande aussi loyalement tous les matins: “Où allons-nous aujourd’hui?”. Il connait biensûr mon programme par cœur « deux jours Beit Hanoun et un jour Al-Asria ». Aujourd’hui, je peux choisir une destination plus exotique : Rafah dans le sud de Gaza. Elena, une espagnole de Solidaridad Internacional rend visite aux centres de Rafah et Jabalya pour y évaluer un projet nommé « sexualité et santé reproductive ». Les centres ont démarré, exclusivement pour les femmes des consultations avec des psychologues, des avocats et des gynécologues ainsi que des sessions de groupe. Mon chauffeur et moi traversons la bande de Gaza de nord en sud le long de la mer. Des belles parcelles de terrains avec des palmiers, oliviers et citronniers par-ci, par-là témoignent encore de l’ancienne Palestine. A notre arrivée une vingtaine de femmes attendent déjà pour assister à la grande discussion sur la violence sexuelle, qui est un réel problème à Gaza.

 L'avocate donne un exposé introductif. A ma grande consternation j’apprends qu’un homme, qui épouse sa victime n’est plus passible d’une peine. C’est ce qui se passe dans la plupart des cas: la famille marie la fille à son violeur, poussée par un sentiment de honte. Cette loi a été adaptée dernièrement en Egypte afin de punir légalement la violence sexuelle. La psychologue de l’assemblée explique que les victimes ont évidemment besoin d’une aide adéquate et discrète et touche avec son exposé un sujet sensible : l’éducation sexuelle dans les écoles. Cela provoque une discussion enflammée parmi les femmes dans la salle. Certaines trouvent qu’il est important que les enfants reçoivent un cours d’éducation sexuelle à l’école, car la plupart des parents sont incapables d’aborder ce sujet avec leurs enfants. D’autres femmes ne sont pas du tout d’accord : « Pas à l’école quand même! » Même, qu’une mère raconte, qu’elle a badigeonné la bouche de sa fille de 10 ans, qui posait trop de questions avec une piquante purée de chili pour lui faire comprendre de ne plus jamais parler de sexe. Si moi j’étais cet enfant, je serais encore cent fois plus curieuse…

 

Aya, mon infirmière préférée, quitte Beit Hanoun pour aller travailler à l’hôpital Al-Awda. Son choix s’explique car à l’hôpital elle acquierera plus d’expériences. Elle manquera beaucoup à toute l’équipe et la fête d’adieu à Al-Qods était des plus émouvantes. Samira, la réceptionniste me dit, les larmes aux yeux qu’ils sont plus une famille que des collègues et quand quelqu’un quitte ils doivent s’y habituer. Rawda parle de la semaine de guerre en novembre passé quand le centre a ouvert ses portes pour soigner les blessés. Presque tout le monde habite près du centre et rejoignait durant cette semaine comme d’habitude le travail à pied. Pendant les longues heures d’angoisse durant cette semaine de guerre, l’équipe se soutenait les uns les autres et tout le monde était content de ne pas devoir à attendre à la maison parmi le vacarme des bombardements. Je me sens parfaitement bien dans notre équipe à Molenbeek mais je ne sais pas comment nous réagirions en situation de guerre. L’être humain est flexible et capable de continuer à vivre une vie normale, comme si de rien n’était, dans des circonstances les plus diverses et contrariantes. Mais il est plus difficile de s’en sortir tout seul. On a besoin de fidèles compagnons. En additionnant tous les problèmes en Palestine et à force de constater que la situation se détériore d’année en année pour les gens ici, on a tendance à devenir très pessimiste. Mais personnellement, je crois que les Palestiniens s’en sortiront encore une fois de cette tragédie, comme ils ont fait à chaque grande catastrophe dans leur histoire. Il est surtout important de leur donner des énormes coups de pousse.

 

Après trois mois d’absence de télévision, je suis entraînée ce mardi par l’enthousiasme des bénévoles d’Al-Asria pour un match de football. Je n’ai aucune idée pourquoi les Gazaouis regardent le football espagnol, mais ils sont tous supporters de Barcelone ou du Real Madrid, deux équipes avec un grand talent commercial. J’ai fait un mauvais choix en me joignant à l’équipe ‘Barça’, mais évidemment je ne connais rien en foot. J’ai passé une super soirée délurée sur le toit de la maison de Khaled. Clouée à l’écran avec un bon poulet dans son assiette, on oublie un moment qu’on est à Gaza. C’est juste une bande d’amis, qui pendant la journée entraînent joyeusement des enfants au centre culturel et le soir s’amusent entre eux, chez l’un ou l’autre.

 

Par contre il y a aussi des mécontents à Gaza. Je ne compte plus le nombre de questions, qui m’ont été posées quant à la possibilité d’immigrer en Belgique. Il est normal que l’envie de fuir fulmine dans un petit pays occupé. J’essaie de tempérer leur espoir que la solution à tous les problèmes (médicaux, financiers et de chômage) se trouvera ailleurs. Quand j’écoute les nouvelles, je constate que ‘le lait et le miel ’commencent aussi à se faire rares en Europe. Parfois je n’arrive pas à convaincre les gens; par exemple hier quand Layla, une quadragénaire et mère de six enfants vient me voir en consultation. Son mari est décédé pendant la guerre de 2009. Après la guerre il y a eu beaucoup de visites de délégations étrangères à Gaza et sa famille a reçu de l’argent de personnes vivant en Belgique. Elle est convaincue que je connais ces gens et me demande de régler une nouvelle donation, parce qu’elle n’a presque pas d’argent pour vivre. Comment expliquer dans ce contexte que nous collaborons avec le centre médical et que nous mobilisons en Belgique les gens à boycotter Israël. La dépendance à l’aide internationale m’irrite: les écoles et les centres médicales d’UNRWA, le flot des ONG, qui montent des projets pour les clôturer aussi tôt et un gouvernement qui n’a d’autres intérêts que de se disputer le pouvoir. Il est grand temps que les Gazaouis reprennent leur destin en main et changent de cap. Mais comment s’y prendre quand on ne sait pas de quoi est capable cet occupant redoutable ? Layla a quitté la consultation fâchée.

 

Et pour terminer, j’invite tout le monde à regarder le documentaire “Five broken cameras”. J’ai vu le film en compagnie d’une centaine de Gazaouis qui, à chaque action de contestation courageuse éclatait en applaudissement. C’est une formidable victoire que ce film a percé sur grand écran: suivre de tout près l’horrible face cachée de l’armée israélienne et les colons de Cisjordanie. Allez vite le voir !

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