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02/05

People’s Health Assembly, Bangladesh: des impressions

Blog de Lise, médecin chez Médecine pour le Peuple

Bref rappel : People’s Health Movement (PHM) est le mouvement d'activistes de terrain né à la suite de la Déclaration d'Alma Ata de 1978, le cheval de bataille de mes anciens professeurs de Santé Publique (Public Health). PHM poursuit le combat global pour les objectifs formulés par la Déclaration, à savoir l'accent sur la médecine préventive, l'implication de la communauté, des soins intégrés et multisectoriels ; en bref, le principe holistique “health for all”. Tout ceci est indissociable de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, de 1948, et des “Sustainable Development Goals” (Objectifs de développement durable), algré leurs limites, autour de la santé et du bien-être, de 2015, tout limités que soient ces derniers.

“En finir avec le néolibéralisme !”, voilà une conclusion qu'on a pu entendre maintes fois au cours de la conférence, car ce système ne fait que conduire à une répartition inégale des richesses. David Sanders a proposé quelques mesures à prendre pour tenter d'atteindre un “Nouvel Ordre Economique International”, un système économique global et durable de commerce équitable. Il manque cependant un modèle prêt à l'emploi, à mettre en pratique en tant qu'alternative valable. Ou faut-il croire que le commerce équitable, mutuellement avantageux, est en soi une contradiction ? Ou, comme l'a exprimé Eduardo Galeano, que “le sous-développement est le résultat d'un développement dans une autre région”. Il ne faut pas perdre de vue que ce n'est pas à l'aune de l'être humain mais de la viabilité naturelle que se mesure le système économique et que cela impose ses limites au paradis que rêve l'humanité dans son besoin d'agir. “Nous sommes d'accord qu'il faut mettre fin au système capitaliste. Le plus difficile, c'est de s'imaginer un monde sans ce système”, estime Gabriel Garcia, activiste dans la région mexicaine du Chiapas.

La nourriture, le véritable or de la terre

Farida Akthar du Bangladesh, un des témoins contre Monsanto lors du grand procès de 2016 à La Haye, a défendu le droit à la “souveraineté alimentaire”, un concept qui couvre le droit de décision et l'implication des communautés locales quant à la production de nourriture. Elle a donné des chiffres inquiétants : près de 67% du marché mondial des semences est entre les mains d'à peine 10 entreprises importantes, comme Monsanto (repris aujourd'hui par Bayer). En même temps, l'industrie du tabac reprend des terrains réservés auparavant à la production alimentaire et la pollution par la nicotine les rend inutilisables par après.

Lors du témoignage d'une association du Bangladesh de défense des droits des paysans sans terre, on a pu voir comment on les rend dépendants des entreprises pour l'achat de semences (ONG incluses) et les force de ce fait à acheter auprès de ces mêmes entreprises des pesticides nocifs pour leur santé. En protestation ils ont construit des réseaux pour cultiver et échanger entre eux les semences traditionnelles. Sous l'influence de communautés paysannes, les autorités locales ont décidé dans certaines régions d'interdire l'utilisation de pesticides. Les paysans ont fait remarquer – à juste titre, à mon avis – qu'une approche purement scientifique de l'agriculture ne peut absolument pas remplacer la sagesse et les traditions centenaires, transmis de génération à génération. Les membres d'un mouvement MST brésilien, qui défend les droits des paysans sans terre, ont raconté une histoire comparable de lutte pour la souveraineté alimentaire, entre autres par l'occupation et l'appropriation des terres agricoles par ceux qui les travaillent.

Nombre de grandes entreprises avancent comme excuse qu'elles peuvent offrir une sécurité alimentaire dans des pays à la production insuffisante, excuse balayée par le prix écologique exorbitant qu'il faut payer pour cela. On peut le résumer par cette maxime : l'agriculture à grande échelle crée des problèmes à grande échelle.

La planète terre

Eduardo Espinosa a conduit la première session plénière et, après une série de photos désastreuses de catastrophes naturelles, de conséquences du réchauffement et de la pollution, il a bien résumé, je pense, la ligne directrice de ce congrès : nous avons besoin d'un nouveau modèle de développement, qui mette au centre la préservation de l'environnement naturel. Fran Baum également estime que le changement climatique sera l'élément le plus déterminant pour la santé des populations au cours du 21ème siècle.

David Sanders a fait une déclaration claire lorsqu'il a dit que selon les estimations de scientifiques, nous ne pourrions atteindre que dans 200 ans les “objectifs de développement durable” si nous ne changeons pas notre système économique actuel. Et il nous faudra également, selon des estimations statistiques, aller à la recherche de 3,4 planètes terre.

Une représentante du PHM d'Amérique latine a consacré une petite session de groupe à “la façon de mettre en pratique le concept latino-américain du “buen vivir”. Le principe éthique de base de ce “buen vivir” est le respect pour tout ce qui est vivant et, proche des concepts orientaux, l'idée centrale est que tout est un et que nous, les humains, faisons simplement partie de notre environnement. Au cours d'un brainstorming, le groupe a proposé les conseils suivants.

Il est temps de dépasser la vision anthropocentrique et la mise au centre des droits humains. Nous ne devons jamais oublier notre devoir prioritaire qui est de respecter notre environnement naturel et de nous respecter mutuellement. Nous devons en finir avec le mythe du progrès, envisager un retour en arrière et réfléchir à la décroissance. Nous devons être convaincus que davantage de technologie et de science n'apporteront pas de solutions. Nous devons limiter tant nos propres besoins que les technologies nécessaires pour les satisfaire et vivre de façon juste. Nous devons reconsidérer l'opposition binaire entre le consommateur innocent et le producteur et décideur coupable, à qui nous abandonnons notre propre responsabilité. Nous devons faire preuve de l'auto-critique nécessaire et réfléchir en premier lieu à nous et à notre propre comportement, remettre en question de façon radicale et adapter notre propre façon de penser routinière et nos opinions.

En ce qui me concerne, je m'y mets dès à présent.

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