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03/02

Quand il y aura des abricots

Hier matin, une femme de 36 ans de Beit Hanoun, prénommée Shifa, rentrait toute tremblante et hors d’haleine dans ma salle de consultation. Elle me raconte une longue histoire et je fais tout mon possible pour suivre ses propos. Quand la jeune femme en pleurs cherche des papiers froissés dans son sac à main, l’infirmière Aya me regarde bizarrement. Shifa, après maintes visites chez divers médecins, a compris qu’elle a une tumeur. L’un lui dit qu’elle doit être opérée, un autre lui pronostique que la tumeur reviendrait à chaque fois. Ils sont tous d’accord que ce n’est pas dangereux, mais Shifa ne les croit pas. Les médecins ne divulguent pas toujours leurs informations.

Sa voisine était en bonne santé d’après les médecins, mais elle est quand même décédée subitement d’un cancer. Shifa n’a d’autre choix maintenant que de trouver en Egypte le bon spécialiste pour la guérir. Elle cherche un généreux donateur pour payer son voyage, car son mari ayant pris une deuxième femme, il n’y a plus d’argent à la maison. Elle a un petit garçon épileptique de six ans qui ne peut rester seul à la maison et il doit donc l’accompagner en Egypte. Je pioche dans le tas de documents que représente son dossier médical. Il n’est nulle question d’un cancer dans son dossier, on n’a constaté qu’un kyste bénin. En l’examinant je n’ai rien trouvé d’inquiétant et ses plaintes me semblent en grande partie être provoquées par ses énormes tracas. Quand je lui annonce mon diagnostique ses yeux s’éclaircissent soudainement. Je règle pour elle une visite médicale complète chez notre gynécologue et lui demande de revenir la semaine prochaine pour me montrer les résultats. Elle est sortie de ma consultation transformée tant elle était soulagée : l’Egypte attendra…

 

J’ai déjà vu des dizaines de Shifa ces dernières semaines à Beit Hanoun. J’en déduis qu’une partie des médecins ici n’ont pas assez d’expériences dans la communication avec leurs patients. Il existe beaucoup de malentendus, qui provoquent inutilement l’inquiétude. C’est un cercle vicieux. En se méfiant des médecins, les gens vont de l’un à l’autre et se retrouvent finalement dans un enchevêtrement d’informations défaillantes et contradictoires. A cela s’ajoute le sentiment d’impuissance de ne pas pouvoir quitter Gaza facilement, le fait aussi que certains traitements spécialisés ne sont tout simplement pas disponibles, sans parler du coût qu’entraine une maladie. On paniquerait pour moins! Mon voisin Mohamed, un jeune chirurgien à l’hôpital Al-Shifa confirme mes observations. D’après lui il y a aussi une dimension culturelle, qui rend difficile la communication avec les patients. On ne soigne jamais seul son patient : la famille est impliquée. Chaque membre de la famille aime entendre de la bouche du médecin l’état du malade. La tradition veut que les affaires familiales se discutent de façon prolixe et l’information médicale risque d’être inévitablement déformée. A l’hôpital et surtout aux urgences, il est quasi impossible de se débattre avec toute une famille jusqu’à ce que les malentendus soient résolus. Mohammed trouve très important de rédiger des rapports clairs et de tenir un bon dossier médical, afin d’informer correctement le médecin qui assure le suivi. Tous les médecins ne prennent pas cette peine-là. Il est étonné d’apprendre que c’est identique en Belgique.

 

Comme notre “Renfort” à Molenbeek, “Al-Qods” est également dirigé par des femmes. Mohammed Abusamra est directeur, mais tous les autres membres du personnel (infirmerie, réception, pharmacie, labo, et entretien) sont des femmes. Le centre culturel existe grâce à l’équipe majoritairement féminine. Je les aime bien, les femmes d’ “Al-Qods”. Leur ‘flonflon’ en arabe est parfois un peu fatiguant, mais elles sont toutes très attentionnées et m’accueillent chaque matin chaleureusement dans leur univers. Elles m’invitent à tour de rôle chez elles pour un lunch, une occasion pour moi de goûter à la cuisine palestinienne. Il y a ici une richesse de délicieux ingrédients: tomates, olives, piments verts, agrumes, fraises, pommes grenats etc… Les prix des fruits et légumes varient : Israël casse les prix en écoulant régulièrement les excédents de leur agriculture sur le marché de Gaza, ce qui empêche les fermiers locaux de vendre leur propre récolte. A d’autres moments par contre les légumes, tel que les tomates deviennent en une fois rares et chers. Heureusement, les mamans sont très inventives en cuisine avec les produits du marché et je n’ai jamais mangé deux fois la même chose. Chez Dawlad, une de nos infirmières, les fils mettent la main à la pâte dans la cuisine, mais c’est exceptionnel. En s’approchant de la maison de Dawlad à travers les citronniers la bonne odeur d’un poulet rôti nous interpelle. Les enfants dressent les bons petits plats sur un tapis et on s’assoit. D’abord on attend que le chef de famille mange la première bouchée et puis tout le monde se sert. La tradition veut qu’on parle durant le repas, qui devient ainsi un moment important pour chaque famille. Je trouve cette coutume très conviviale pour partager un repas: assis ensemble par terre en dégustant tous les plats à l’aide d’un morceau de pain. Chaque famille a un plat favori que seule la maman sait préparer. Je pense qu’aucun livre de cuisine ne contient autant de diversité. Des dizaines de sortes de riz avec chaque fois des épices différentes, des pommes de terre farcies à la cannelle, des délicieux petits pains aux épinards ou autres verdures, des gambas à la tomate et sésame mijotés dans un plat en terre cuite : ce n’est qu’un petit résumé de toutes les bonnes choses qui m’ont été préparées généreusement. En plus, tous les plats ont des jolis noms. Le repas fait partie intégrante comme partout de la culture et est un sujet de conversation quotidien.

 

Lorsque je leur demande quand viendra mon tour de cuisiner ? La réponse est unanime : “binmishmish”. Ce qui veut littéralement dire quand il y aura des abricots…et les abricots ne poussent qu’une semaine par an au mois de mai. Dire qu’on fait confiance à mes dons culinaires..

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