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12/02

Souffrir pour être belle

Après une de mes consultations, je me retrouve sur la terrasse d’Al Qods avec Samar, une de mes bénévoles préférées du centre culturel. Nous parlons de Bab-Al-Shams, le camp d’opposition qui a été construit il y a quelques semaines par des Palestiniens, à E1 près de Jérusalem, en protestation contre l’occupation et la construction de nouvelles colonies. Après seulement une journée, le camp est évacué par la police car s’il y a bien une chose que les Israéliens craignent :

c’est une opposition pacifique populaire (du peuple). « Les habitants de Bab-Al-Shams sont de vrais héros ! » trouve Samar. « Moi aussi je voudrais me révolter contre l’occupation, mais ici à Gaza, nous avons les mains liées. Les Israéliens nous observent de derrière leur Mur et le monde entier a une image totalement fausse de nous. Je me sens Palestinienne mais je ne peux même pas aller en Cisjordanie. J’aimerais voyager partout dans le monde, mais ce que je désire le plus c’est de voir Jérusalem. Parfois je rêve de tomber malade et être ainsi transférée à Jérusalem pour un traitement. Comment pouvons-nous résister ici sans payer de notre vie dans une prochaine guerre? ».

 

D’après moi ce que fait Samar est la forme la plus importante de résistance. Elle a été élue cette année coordinatrice du ‘popular achievement programme’ au sein du UHWC. J’ai précédemment parlé de ce programme qui permet aux jeunes de 14 à 17 ans d’apprendre à communiquer avec leur communauté, de mettre en carte les problèmes locaux et d’aider à trouver des solutions. Samar était d’abord participante à ce programme, ensuite elle devint coach d’un groupe de jeunes à Beit Hanoun et maintenant elle est coordinatrice de tous les groupes à Raffah, Nuseirat, Beit Lahiya et Beit Hanoun. Elle stimule les jeunes à devenir bénévole et leur inculque une conscience politique: si on se regroupe et que l’on collabore il existera une réelle possibilité de pouvoir changer la cours des choses. « Je suis si fière des filles de mon groupe de l’année passée. Elles ont mené une campagne autour du thème de ‘l’illettrisme chez les femmes’ et ont créé une petite bibliothèque dans notre centre. Elles se réunissent régulièrement pour discuter et s’échanger des livres. Une des filles a d’ailleurs rejoint notre équipe de façon permanente ». raconte Samar pleine d’enthousiasme. Quand je lui confie que les jeunes à Molenbeek pourraient être servis d'un tel programme, elle réagit étonnamment : « Mais en Belgique vous n’avez pas autant de problèmes qu’ici ? » Après lui avoir expliqué que l’inégalité existe bel et bien en Belgique ainsi que la crise, elle me comprend un peu mieux. Dans chaque société il y a par ailleurs des améliorations à faire et il est important pour le développement personnel des adolescents de réaliser des projets ensemble. En abordant ce sujet je touche la quintessence de notre jumelage: apprendre à partir de l’expérience d’autrui dans des réalités différentes mais avec énormément de similitudes.

 

Le mariage de notre réceptionniste Shokh était le grand évènement de la semaine. Je n’ai jamais été une grande fan de fêtes de mariage mais cette fois ci, c’est une opportunité pour moi de pénétrer d’avantage dans le monde des femmes de Gaza : un monde colorié plein de contrastes. D’abord et surtout je dois aller faire du shopping, car il n’y rien de bien distingué dans ma petite garde- robe. Jehan est contente d’écumer avec moi les magasins de Gaza. C’est bien agréable de flâner à Palestine Street parmi le ronronnement de générateurs électriques. Jehan me raconte que lors d’un congrès en Jordanie quelqu’un lui a demandé : « Où achètes-tu de si jolis vêtements ? Pas à Gaza tout de même ! » Jehan est irritée à l’idée que le monde extérieur pense que tout les Gazaouis sont habillés en deuxième main.

 

Un mariage dure trois jours ici. Le mercredi soir, en petit comité la mariée est tatouée au henné sur les bras et les jambes. Le jeudi après-midi toutes les femmes, familles et amies confondues, se retrouvent chez la mariée pour une fête « women-only ». Le vendredi la mariée est escortée par un cortège musical de la maison du futur époux à la salle des fêtes. Les femmes de notre équipe se préparent soigneusement pour avoir belle allure. Entre deux consultations on m’entraine dans l’infirmerie où Tahreed du labo enlève les poils des lèvres supérieures de chacunes de ses collègues à l’aide d’un bout de fil accroché habilement entre ses dents et ses doigts. Le jeudi midi je passe chez Rawda avant d’aller fêter à la maison de Shokh. Tout comme mes autres collègues féminines Rawda possède une quantité de maquillage comme je n’en ai jamais vu auparavant, une collection de vêtements et sous-vêtements couvrent tout le mur de la chambre à coucher ainsi que la petite lampe rouge au-dessus du lit. Tandis que dans la vie de tous les jours toutes font attention à ne rien laisser transparaître, en intimité elles sont extrêmement préoccupées par leur apparence. Je suis, moi, très négligente comparée à elles. L’occasion d’un mariage est un divertissement idéal pour les femmes pour se montrer à leur avantage entre elles en toute sécurité. La mode prescrit un fond de teint trois nuances plus clairs que leur propre teint et un fard de paupières criard de minimum deux couleurs. Je me sens soudainement une peau hypersensible qui ne supporte malheureusement pas le maquillage…

 

Chez le coiffeur, je plonge dans l’atmosphère d’un local bruyant pendant qu’on modèle la coiffure de Rawda. Derrière les vitres occultées loin des regards inopportuns, les femmes se libèrent totalement. Elles se font faire des coiffures glamour extravagantes en piaillant joyeusement. Je parle avec ma voisine quand elle me fait la remarque que je n’ai pas les oreilles percées et me demande « Pourquoi ? ». Soudainement tous les regards scrutent mes oreilles‘nues’. J’essaie d’expliquer que je n’ai simplement jamais eu le temps de me faire percer les oreilles et que cela ne me manque pas. Rawda donne l’ordre à une coiffeuse rondelette de préparer le pistolet à percer. Me voilà devant le choix de me faire percer les oreilles ou non! Je pense en moi-même : s’il y a bien un village dont je veux me souvenir c’est Beit Hanoun …et en avant le perforateur s’enfonce douloureusement dans mes oreilles à deux reprises, sous les regards approbateurs d’une vingtaine de femmes « Hanouni ».

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