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23/03

Une soirée à Beach Camp

Je vous écris ce soir, assise parmi ce qui reste de la fête de mon trentième anniversaire : des miettes de gâteaux partout, le sol qui colle à cause de jus de fruit renversé et la fumée de cigarettes persiste malgré les fenêtres ouvertes

Mon appartement était le décor d’une joyeuse soirée avec mes amis gazaouis: un groupe très diversifié venant de Beit Hanoun, Jabalaya et Gaza-ville. J’avais préparé, selon la bonne tradition belge un grand gâteau aux biscuits (d’ailleurs la seule option dans une cuisine sans four). La fête avait déjà commencé l’après-midi au centre Al-Qods. Une longue table dans la salle d’attente servait de buffet, pleine de gâteaux et de boissons fraiches et toute l’équipe était aux anges. J’étais ensevelie de coussins, comblée de cadeaux et prise en photo de tous les côtés. Le soir, à la fête dans mon appartement, on a dansé, chanté et on a discuté à tue-tête comme le veut la tradition palestinienne. Et encore d’après la tradition, (qui à mon avis venait d’être inventée pour l’occasion) la trentenaire, moi en occurrence, se devait de découper le gâteau en faisant un vœu pour les trente ans à venir. A la lumière des bougies du gâteau et accompagnée de chansons d’anniversaire, j’ai souhaité très fort de revenir un jour dans une Palestine libre auprès des gens qui tout au long de ces mois me sont devenus très proches.

 

Les premières lueurs de nostalgies surgissent. Dans à peine trois semaines je rentre en Belgique. Les personnes incroyables, que j’ai rencontré ici vont sans aucun doute me manquer beaucoup. Travailler pendant un court laps de temps dans un système totalement différent à l’étranger me donne toujours un sentiment ambigu: juste au moment où on s’habitue et que de nouvelles idées jaillissent afin d’améliorer son travail, le temps commence à faire défaut et il faut déjà faire ses valises. Je n’ai pas envie de cet ‘au revoir’ et j’écarte sans cesse cette idée de ma tête. D’un autre côté je me réjouis de rentrer chez moi auprès de mon amoureux, ma famille et mes amis et j’ai plein d’énergie pour reprendre mon travail à Molenbeek. Chaque interlocuteur me demande bien sûr ce que je pense de Gaza, ce à quoi je réponds que je suis très heureuse d’être ici. J’apprends énormément de l’histoire et de la culture très riche de la Palestine. Malgré l’horrible occupation et les problèmes journaliers inévitables, on sent que la plus part des gens ici aiment profondément leur pays et leur vie. Le courage, avec lequel toutes ces familles résistent malgré la perte ou l’emprisonnement d’un être cher, et la chaleureuse hospitalité qu’elles me donnent, sont touchants. Gaza la ‘complexe’, ce petit lambeau de terre au bord de la Méditerranée occupe et occupera toujours une place privilégiée dans mon cœur.

 

Le blocus et la difficulté d’approvisionnement de marchandises par les tunnels, côté frontière égyptienne, se font sentir d’avantage ces derniers jours. Le diesel et le gaz pour cuisiner sont devenus rares. Mon chauffeur de taxi Mohamed a fait la file à la pompe hier pendant une heure et demie pour ne remplir son réservoir qu’à moitié. Les coupures de courant sont très longues et, ici et là on économise le carburant pour les générateurs, ce qui plonge Gaza un peu plus tôt que d’habitude dans la nuit. La semaine passée j’ai visité la ville d’Al Zawaida, se situant au milieu de la bande de Gaza. On y trouve un superbe site archéologique, le cloitre St-Hélarion datant de 400 ans après Jésus Christ. Ahmad, un historien enthousiaste, me donne une visite guidée des travaux archéologiques effectués par son équipe en parfait français: l’église avec ses bénitiers, les sols en mosaïque restaurés, le hammam avec sa conduite d’eau intacte et une pêcherie de truites. D’autres trésors sont encore enfouis sous terre, mais malheureusement le gouvernement ne peut investir d’avantage d’argent dans des fouilles par les temps qui courent. Il faut donc attendre que l’Unesco et l’Union Européenne débloquent des fonds à cette issue, mais Gaza ne figure pas en haut de la liste de leurs priorités. C’est avec beaucoup de difficultés que le gouvernement arrive pour le moment à entretenir ce site. « C’est étrange », me dit Ahmed de façon pertinente, « partout dans le monde il y a toujours assez d’argent pour faire la guerre, mais pas pour des fouilles archéologiques aussi importantes que celles-ci » A cela je réponds (en moi-même) « et même pas d’argent pour organiser des soins de santé convenables ainsi que pour l’enseignement ». Avec ou sans argent, Ahmad veillera scrupuleusement à ce qu’aucun brin d’herbe n’envahisse ses belles mosaïques.

 

Dina, mon professeur d’arabe me donne ces dernières semaines une nouvelle forme d’enseignement : la conversation pratiquée dans la vie courante. Je l’ai déjà accompagné chez son grand père, un octogénaire amusant, qui adore parler en poésie arabe. Un vrai défi pour une débutante! Après une conversation conviviale il a réussi à me convaincre de le raser. Un fait d’arme dont il se ventera par après avec plaisir auprès de tous ses fils. Il m’accompagnerait en bien en Belgique, comme le suggèrent ses petits yeux qui pétillent ... mais cela reste à voir ! Hier, Dina m’a emmené en promenade à Beach Camp, un camp de réfugiés au nord de Gaza-ville qui se trouve, comme le nom l’indique, au bord de la mer. Elle y est née et a habité les lieux jusqu’à ses douze ans. Au soleil couchant, nous nous promenons au marché et à travers les ruelles étroites, suivi à distance d’une bande de gamins très curieux. « Par le passé, je courais interminablement à travers le camp avec mes cousins et cousines » me dit-elle, « et en été, nous ne faisions que nager et jouer sur la plage ». Les beaux yeux bruns clair de Dina fixent avec mélancolie les enfants, qui s’immobilisent à chacun de nos arrêts. « Est-ce plus sale et plus peuplé qu’avant ou est-ce parce que j’ai vieilli ? »... Nous arrivons à la maison de sa tante et de son oncle, où nous prenons le thé sur le toit, bercé par la fraîcheur d’une brise venant de la mer. Noor, la deuxième fille de la famille, se trouve en dernière année du lycée et désirerait étudier la médecine. En parfait anglais, elle m’interroge sur mon travail en tant que médecin. Comme à plusieurs de mes visites à domicile, les vieux albums de photo ressortent de l’armoire: le mariage des parents, et l’époque des années 80 juste après leur mariage. Ces photos montrent des femmes en jupe jusqu’au genou avec des blouses sans manches, qui sautillent dans les vagues de la mer, les cheveux noirs au vent et quand elles montaient encore sur un âne. Est-ce la même bande de Gaza? Ce qui était considéré comme normal il y a trente ans, est complètement impensable de nos jours.

 

Je n’ose trop souvent penser à l’avenir réservé à Gaza et à la Palestine, et j’ai le sentiment que beaucoup de gens partagent ce même malaise. « Des choses doivent changer ici!! ». Il n’est pas possible de laisser vivre plus longtemps cette population dans la misère et privée de toute liberté sur un territoire aussi surpeuplé, sans que tôt ou tard il y ait des gros problèmes…

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