03/10/11

Bolivie - Conflit social en Amazonie

Les récentes nouvelles provenant de Bolivie laissent perplexes les progressistes qui, depuis l’étranger, s’intéressent au gouvernement d’Evo Morales et aux actions qu’il entreprend.

Le Proceso de cambio (1) doit souvent faire face à une opposition féroce de la part de la droite traditionnelle bolivienne qui n’hésite pas à mettre tous les moyens en œuvre pour discréditer l’action gouvernementale. Le conflit qui est en cours en ce moment est différent. Ce sont les Indiens, soutien indéfectible de Morales en temps normal, qui sont aujourd’hui le fer de lance de la protestation. Les raisons ? La construction d’une route entre deux grandes villes devant passer à travers le TIPNIS : le Territoire Indien et Parc National Isiboro-Securé. Il s’agit d’une réserve naturelle d’un million d’hectares au sein de laquelle vivent environ 12.000 Indiens.
 
Partis à pied de Trinidad le 15 août dernier, environ un millier d’indiens marchent vers La Paz pour faire valoir leurs revendications auprès du gouvernement. Ce dimanche 25 septembre, dans la localité de Yucumo, des affrontements violents avec la police, bien décidée à leur bloquer le passage, ont eu lieu sous l’œil des caméras. Bilan : des dizaines de blessés et des dizaines d’arrestations.
 
Depuis lors, les médias nationaux et internationaux s’en donnent à cœur joie pour passer en boucle les images des affrontements de Yucumo. Ils se régalent à montrer Evo Morales en difficulté et à mentir sur les faits (la presse de droite a parlé de 6 puis de 9 supposés décès au cours des évènements). La droite bolivienne, viscéralement raciste, oublie soudainement qu’elle a tué 19 Indiens sur ordre d’un gouverneur de province en septembre 2008, qu’elle a humilié publiquement sur la grand place de la capitale en mai 2008 des Indiens venus soutenir « leur » Président Morales. Prise d’amnésie, elle se lie tout d’un coup d’amitié avec les Indiens qui d’habitude elle méprise. Elle devient subitement écologiste et s’égosille à demander le respect de la biodiversité de la forêt amazonienne.  
 
Ce n’est pas la première fois que surgit une contradiction entre le développementalisme promu par Morales et les intérêts des populations indiennes.
Les arguments des deux parties sont néanmoins recevables (2). Morales souhaite augmenter l’interconnexion des villes boliviennes pour favoriser un développement économique encore balbutiant. La route qui est en jeu est d’une importance stratégique et est d’ailleurs dans les plans des différents gouvernements boliviens depuis les années 80.
Les Indiens du TIPNIS, quant à eux, ont peur que cette nouvelle route serve à attirer narcotrafiquants et exploitants illégaux de bois. Les Indiens craignent également que cette route n’entraîne l’établissement de milliers de personnes sur leur territoire et que leurs coutumes et traditions soient dès lors en danger de disparition. C’est pour défendre leurs intérêts qu’ils ont choisi de marcher vers La Paz.
 
Ce que la presse traditionnelle ne raconte pas, c’est que le gouvernement d’Evo Morales insiste pour mettre en place une loi interdisant l’installation de nouvelles habitations au sein du TIPNIS. Il prévoit aussi de renforcer les contrôles aux abords du parc pour éviter tout type de trafic illégal. Depuis le début de la marche des Indiens du Tipnis, plusieurs émissaires du gouvernement se sont réunis avec les leaders indiens pour négocier les garanties évoquées ci-dessus. Des accords ont été engrangés et une partie non négligeable des marcheurs a même rebroussé chemin considérant que leurs attentes avaient été prises en compte. 
 
La veille des affrontements de Yucumo, deux ministres du gouvernement étaient encore venus négocier avec les Indiens. Manipulés par une opinion publique surexcitée par les médias de droite et par des ONG liées de très près à l’ambassade étasunienne,  la tension était montée d’un cran et les ministres avaient été retenus en otage durant plusieurs heures.
 
Le lundi 26 septembre, c’est un Evo Morales ému qui présente ses excuses au Boliviens. Lui qui a lui-même participé à de nombreuses marches de ce type durant son passé de syndicaliste jure que l’ordre de réprimer ne vient pas de lui. Il déclare solennellement l’ouverture d’une enquête pour déterminer les responsabilités. Au même moment, il annonce la suspension immédiate de toutes les démarches liées à la construction de la route et prévoit un référendum auprès des deux provinces devant être reliées.
 
Le 28 septembre, la COB (Centrale Ouvrière de Bolivie) organisait une grève pour dénoncer les interventions policières de Yucumo. Le lendemain, Octavio Urquizo, un des leaders de la COB, dénonçait l’opportunisme de certains politiciens de droite ayant voulu récupérer le mouvement. Il soulignait également que « l’objectif de la COB n’est pas précisément de soutenir le gouvernement mais bien de défendre le Proceso de Cambio qui nous a coûté, à nous les travailleurs, tant de lutte et tant de douleur »(3).
 
Tant que les travailleurs boliviens resteront attentifs et défendront leurs conquêtes sociales, le Proceso de cambio qui leur est si cher ne flanchera pas.
 

 

 

 


(1) Processus de changement en français. C’est par ces mots que les Boliviens nomment les changements progressistes entrepris (et à entreprendre) par Evo Morales et son gouvernement depuis janvier 2006.
(2) Ce paragraphe est basé sur l’article Torpeza y distintos intereses de Pablo Stefanoni paru dans le journal Clarín, Argentine, 28-09-2011.
(3) www.rebelion.org/noticia.php

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