29/06/16

Cinq raisons pour lesquelles le nouveau président philippin Duterte n’est pas un Trump philippin

Le 30 juin Rodrigo Duterte a prêté serment en tant que président des Philippines. Lorsqu’il a gagné début mai les élections présidentielles, les commentaires dans la presse internationale n’étaient pas tendres. Il a été comparé au flamboyant candidat américain aux élections présidentielles Donald Trump et considéré comme une version philippine sous stéroïdes de ce dernier.
S’il pourra satisfaire les attentes de la « masse », seul l’avenir pourra le dire.

L’attention s’est surtout portée sur les propos injurieux qu’il profère à tort et à travers, sur ses positions souvent très tranchées qu’il exprime rarement de manière rafinée et sur ses blagues déplacées et grossières. Il a feint d’être indigné de ne pas avoir été invité à un viol collectif, il a prétendu jeter les cadavres des dealers dans la baie de Manille et a traité le Pape de fils de pute et bien d’autres bouffonneries de cet acabit.

Au-delà de toute critique négative que l’on peut faire à son sujet, ici n’est pas le propos. Les évènements de ces dernières semaines permettent de dresser un portrait plus nuancé. Attardons-nous sur les cinq raisons pour lesquelles des millions de Philippins, et surtout les plus pauvres, ont fondé leurs espoirs sur le président Duterte et pourquoi ils guettent à présent sa présidence.

1. Duterte a désigné un agriculteur comme ministre de la réforme agraire

La désignation de Rafael “Ka Paeng” Mariano comme ministre de la réforme agraire est un geste dont on ne saurait sous-estimer la symbolique. La république philippine a été le théâtre de luttes de pouvoir entre l’une et l’autre famille de la haute société. Les agriculteurs ou les ouvriers n’y ont joué aucun rôle majeur.

Un tiers de la population active travaille pourtant dans l’agriculture et la plupart des agriculteurs philippins ne sont pas propriétaires de la terre qu’ils cultivent. Le programme de réforme agraire qu’a lancé le gouvernement philippin à la fin des années 80 n’a pratiquement apporté aucun changement. La grande propriété foncière est encore une cruelle réalité dans les campagnes philippines.

Ka Paeng – le préfixe 'ka' signifie camarade et 'Paeng' est un surnom – est une légende vivante des luttes paysannes aux Philippines. Il a mené plus de protestations contre le ministère de la réforme agraire que tout autre leader paysan. En tant que président du syndicat paysan le plus militant, le KMP, il s’est toujours opposé au programme de réforme agraire du gouvernement, qui, selon lui, ne bénéficie qu’aux grands propriétaires fonciers et aux multinationales.

Ce que Ka Paeng va vraiment pouvoir réaliser en tant que ministre est encore vague. Pour l’instant, le gouvernement n’a plus de programme de réforme agraire en cours. Il a déjà annoncé qu’il souhaitait une enquête sur l’actuelle redistribution des terres. Il a par ailleurs juré qu’aucun paysan ne serait chassé de sa terre sous son mandat.

Duterte s’est également présenté dans d’autres domaines comme l’allié des petits paysans. Il veut ainsi soutenir le marché local afin que le pays ne doive plus importer de riz ou d’autres produits de l’agriculture. Les Philippins étaient autosuffisants pour le riz mais sont devenus importateurs nets depuis la création de l’Organisation mondiale du Commerce. Il s’est également exprimé contre la conversion de terres agricoles des petits paysans en plantations à échelle industrielle.

2. Duterte ne craint pas de s’opposer aux multinationales

Duterte est originaire de Mindanao, une île au Sud des Philippines, où, ces dernières années, s’est amplifié le conflit entre la population autochtone, le Lumad, et les sociétés minières multinationales. En 2015, l’organisation internationale des droits de l’Homme Global Witness a recensé pas moins de 22 assassinats parmi les Lumads du fait de leur activisme contre les multinationales.

Lors de son discours de victoire, Duterte a d’emblée mis le doigt sur la plaie “Le problème avec les grandes sociétés minières, c’est qu’elles détruisent notre pays. Toutes les grandes sociétés minières doivent stopper.” Il est d’avis que les activités minières devraient profiter à tous les Philippins. Ces discours ont évidemment plu aux autochtones et au mouvement écologique. Il a en outre désigné Gina Lopez, une activiste écologiste opposée aux grandes exploitations minières, à la tête du ministère de l’environnement et du patrimoine naturel.

Par ailleurs, ses discours sur la législation du travail et ses nominations à la tête du ministère du travail sont suivis à la loupe par les états-majors des multinationales. Durant sa campagne, il s’est dit opposé à la tendance à recourir à la sous-traitance. Il a donc désigné le leader du syndicat progressiste KMU, Joel Maglungsod, comme vice-ministre du Travail. Ce dernier a déjà promis qu’il veillera à la révision en profondeur de la législation sur la sous-traitance. La sous-traitance de la production locale est d’ailleurs une formule éprouvée des multinationales pour économiser des coûts, compresser les salaires et contourner les syndicats.

3. Duterte veut développer le service public et la protection sociale

Depuis 1988, Duterte n’a presque pas cessé d’être l’homme fort de Davao City, la troisième plus grande ville des Philippines, qui compte 1,6 millions d’habitants. Durant cette période, il a dû céder son écharpe de bourgmestre à deux reprises, du fait de la limitation du nombre de mandats successifs. Depuis 2001, il a contourné cette limitation en exerçant son mandat en alternance avec sa fille Sara. La population peut à peine imaginer la ville de Davao sans Duterte à sa tête.

Son succès en politique locale résulte entre autres de la priorité qu’il a donnée aux prestations sociales, ces mêmes priorités qu’il préconise au niveau national. Durant sa campagne aux présidentielles, les trois postes budgétaires qu’il a cités comme les plus importants étaient l’agriculture, l’enseignement et les soins de santé. Il veut par exemple que chaque hôpital, même les hôpitaux privés les plus luxueux, mettent une part de leur capacité à disposition des patients les plus pauvres, et ce aux frais de l’Etat.

Selon Duterte, il y a assez d’argent. Il fait notamment référence aux “sin taxes”, les taxes sur le tabac et l’alcool. Mais il souhaite également consacrer les revenus de la loterie et des casinos à l’enseignement et aux soins de santé. Une autre mesure concrète annoncée est la hausse spectaculaire des pensions qui seraient financées par le système officiel des pensions.

Il a également pris position contre l’expulsion sans relogement des habitants de favelas. Il envisage la construction de “villes satellites” où il y aura assez d’emploi avant que les gens ne s’y installent. Cela s’inscrit dans une vision à long terme afin de décharger la ville de Manille surpeuplée en développant les campagnes.

Sur le plan social, il a également procédé à une intéressante nomination. Le portefeuille des affaires sociales et du bien-être a été confié à Judy Taguiwalo, une activiste féministe et professeure à l’University of the Philippines. Avant sa carrière académique, elle a été l’une des leaders de l’opposition contre le dictateur Marcos, ce qui l’a menée en prison à deux reprises. La première fois, elle a pu s’évader et la deuxième, elle y a mis un enfant au monde. Juste après sa nomination, sa photo prise 43 ans auparavant lors de son arrestation a fait le tour des media sociaux pour souligner sa crédibilité auprès de la population. “A woman's place is in the struggle,” (la place d’une femme est dans la lutte populaire) est toujours son leitmotiv.

4. Duterte préfère la paix à la confrontation

Dès son élection, Duterte a tendu la main au parti communiste des Philippines et au Front national démocratique, qui mène depuis près de 50 ans un large mouvement révolutionnaire, et par le biais du New People’s Army, un combat armé dans les campagnes des Philippines. Il est de notoriété publique que Duterte entretient de bons contacts avec la guérilla communiste à Mindanao. En tant que bourgmestre, il a été régulièrement appelé pour organiser la libération de soldats ou d’hommes politiques faits prisonniers dans les montagnes de Mindanao.

Le titre de l’émission Duterte à la télévision locale était d’ailleurs “Gikan sa Masa, Para sa Masa”, une traduction d’une fameuse citation de Mao Tse-tung. “From the masses, to the masses,” était également le slogan de Duterte’s pendant sa campagne électorale, une campagne plutôt menée comme un mouvement de masse qu’une campagne politique. Toutefois, sa course vers les présidentielles n’a pas été soutenue par les communistes ni par la gauche parlementaire qui ont soutenu un autre candidat.

Cela n’a pas empêché Duterte de constituer après sa victoire un panel de négociations afin de relancer les négociations de paix avec le mouvement révolutionnaire. Immédiatement, il a entrepris une tournée de reconnaissance – à Oslo, sous les auspices du gouvernement novégien – et un agenda a été établi en vue de démarrer les négociations de paix en juillet. Duterte a entre-temps promis d’œuvrer à la libération de prisonniers politiques.

Cette accélération soudaine des évènements est remarquable vu que les négociations de paix avec le Front national démocrate stagnent depuis plus de quinze ans. L’ancien président, Noynoy Aquino, et celle qui lui a précédé, Gloria Macapagal-Arroyo, avaient maintenu une ligne militaire dure envers la guérilla. Le gouvernement avait volontairement entretenu la confusion quant à la frontière entre la lutte légale et militaire. Les nombreux crimes politiques en ont découlé.

Le rapprochement entre Duterte et le Front national démocratique fait naitre l’espoir d’une amélioration de la situation des droits de l’homme. En outre, Duterte ne cesse de signaler que la cause de la lutte armée réside dans l’injustice sociale. Il est donc bien conscient qu’il devra agir au niveau des causes profondes et se montre prêt à négocier avec les communistes au sujet de réformes socio-économiques.

Duterte a également jeté des ponts en ce qui concerne la lutte armée des musulmans à Mindanao. Le Moro Islamic Liberation Front était en bonne voie de signer un accord de paix avec le gouvernement du Président Aquino pour mettre fin à une lutte sanglante qui a causé des dizaines de morts, mais le processus a été interrompu au début de l’année dernière. Par ailleurs, le groupe islamique rival, le Moro National Liberation Front, vient de refuser cet accord avec leurs rivaux. Duterte a de bons contacts avec les deux groupes et a déjà entamé des pourparlers avec leurs leaders. Il a promis de se réunir avec eux le plus rapidement possible.

5. Duterte veut mener une politique étrangère indépendante

Duterte est-il un Trump philippin? Cette formule est incompatible avec les idées de l’homme en matière de politique étrangère pour son pays. En tant qu’ancienne colonie des Etats-Unis, les Philippines ont toujours étés un allié fidèle depuis leur indépendance en 1946. Le pays joue également un rôle important dans la force de dissuasion militaire que les Etats-Unis ont déployée autour de la Chine. Le conflit territorial entre la Chine et différents pays voisins au sujet de quelques îles au Sud de la Mer de Chine occupe une place importante dans cette stratégie.

“Notre action politique dans ce conflit visera uniquement les intérêts des Philippines” a déclaré Duterte au sujet de ce conflit. Pour plus de précision, il a ajouté qu’il n’avait pas l’intention de laisser les Etats-Unis dicter sa conduite envers la Chine. Contrairement à ses prédécesseurs, Duterte a déjà tenu des propos particulièrement amicaux envers la Chine.

En tant que bourgmestre de Davao, Duterte a déjà démontré qu’il ne craint pas de contredire les Etats-Unis. Lors d’un incident étrange en 2002, il était le seul politique philippin à protester lorsque des agents du FBI américains ont évacué un compatriote d’un hôpital de sa ville. L’homme a ainsi échappé à des poursuites, car il avait été hospitalisé sous surveillance policière après avoir été blessé lors d’une explosion dans sa chambre d’hôtel où il avait entreposé des explosifs.

Il a récemment interdit à l’armée américaine, très active à Mindanao, d’utiliser l’aéroport pour des vols de drones. Ce ne sont là que deux incidents qui font qu’il soit peu aimé de Washington. Du jamais vu de la part d’un président philippin.

Traiter Duterte de Trump philippin est donc inadéquat. En dehors de sa tendance irrépressible à proférer des propos non conventionnels et controversés, il a peu en commun avec le candidat aux présidentielles américaines. S’il pourra satisfaire les attentes de la « masse », seul l’avenir pourra le dire.

L’énigme Duterte n’est toutefois pas dénuée de contradictions. Il a nommé Ka Paeng comme ministre de la réforme agraire mais sa campagne a été financée par un grand propriétaire foncier, Antonio Floirendo, le roi des plantations bananières. Il se dit opposé à la sous-traitance et nomme un syndicaliste du KMU, mais dans sa ville de Davao, son fils et vice-bourgmestre, s’oppose aux grévistes de ce même syndicat qui réclament un emploi régulier dans une firme japonaise.

Duterte ne serait pas le premier président philippin à ne pas respecter ses promesses électorales et à décevoir les “masses”. Mais en même temps, ses actes politiques initiaux sont si différents de ceux de ses prédécesseurs qu’il serait déraisonnable de ne pas lui laisser le bénéfice du doute.

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