22/05/15

Défendre l'Organisation mondiale de la Santé de la mainmise du privé

L'Assemblée mondiale de la Santé est l'organe décisionnel suprême de l'OMS. Elle se réunit cette semaine à Genève en présence des délégations de tous les Etats membres. Lors de celle-ci, deux délibérations primordiales sont susceptibles d'influencer fondamentalement l'avenir de l'Organisation.
Nous sommes très préoccupés par le fait que les riches États membres ont délibérément contrecarré l'OMS

En effet l'Assemblée étudie la dernière mouture du « cadre d'engagement avec des acteurs non étatiques ». Elle finalisera également des propositions de financement de l'OMS pour les deux années à venir. Ce dernier point fera l'objet d'une importante proposition du directeur général en faveur d'une augmentation de 5 %  des contributions (obligatoires) prévues.
Nous invitons instamment les États membres de l'OMS à intervenir dans ces délibérations afin de consolider l'OMS et de protéger son intégrité et son indépendance. 

Nous sommes très préoccupés par le fait que les riches États membres ont délibérément contrecarré l'OMS et affaibli sa capacité à promouvoir la santé mondiale et ce, via des financements insuffisants et l'ouverture d'espaces favorables aux ingérences du secteur privé. C'est en partie en réponse à cette situation que nombre d'États membres ont lancé une initiative visant à protéger l'OMS d'influences malvenues par le biais d'une réglementation de l'engagement de l'OMS avec des entités du secteur privé, d'institutions académiques et d'organisations non gouvernementales. Toutefois, cette initiative peut être bloquée lors de l'AMS.

 

La crise du financement

Les donations représentent 80  % du budget de l'OMS et 93  % de ces  donations sont étroitement affectés à des programmes soutenus par les donateurs. Ceci empêche l'OMS de réaliser des programmes non soutenus par les pays riches, même s'ils ont été décidés par l'Assemblée mondiale de la Santé. Des menaces de suppression de financement ultérieur ont été exprimées au cas où il y aurait des tentatives de mise en place de tels programmes.

Le fait que l'OMS n'a guère été en mesure d'intervenir efficacement lors de la crise d'Ebola, en 2014, illustre de façon tragique l'impact de la crise budgétaire sur la capacité de l'OMS à accomplir ses tâches. Ces quatre dernières années, l'OMS a subi un programme de réforme très poussé, appuyé en partie par des arguments prétendant que le gel des contributions (obligatoires) devait être maintenu tant que l'Organisation n'aurait pas remédié à son inefficacité. De tels arguments ignorent sciemment la preuve manifeste que cette inefficacité est imputable pour une bonne part à la crise financière de l'OMS provoquée par le gel même des contributions censées lui être versées.

Le directeur général vient donc de proposer une augmentation de 5  % des contributions prévues. Alors que ces 5 % ne représentent qu'une faible augmentation, de loin inférieure à ce que les gros donateurs versent sous forme de contributions volontaires, ils ont une importante valeur symbolique et constituent une démarche cruciale vers la sortie de l'impasse provoquée par le gel des contributions. On peut prévoir que certains pays donateurs importants ne vont pas tarder à s'opposer à cette augmentation et à refuser d'adopter le budget.

Les relations entre l'OMS et les multinationales sont au cœur même de la crise

Des menaces pour la santé et des barrières entravant l'accès à des soins de santé financièrement abordables surgissent en raison des intérêts commerciaux des multinationales. L'incidence croissante de l'obésité, du diabète, des affections et crises cardiaques dues à des aliments hyper-traités, vendus bon marché et commercialisés à outrance en est un exemple frappant. Les sociétés pharmaceutiques font manifestement primer la demande de profit des actionnaires sur l'accès financièrement abordable aux médicaments et vaccins essentiels. Pour que l'OMS puisse assumer ses tâches, elle doit être en mesure de dénoncer de telles menaces et barrières, et de développer et appliquer des mesures et des programmes à même de les gérer.
Cependant, les riches États membres, et en particulier les États-Unis et le Royaume-Uni, se sont maintes fois opposés à ce que l'OMS entreprenne la moindre action susceptible d'aller à l'encontre des intérêts des sociétés transnationales. De plus, certains riches États membres cherchent à forcer l'OMS à ouvrir son pouvoir politique et décisionnel en créant des espaces susceptibles d'accueillir les sociétés transnationales.

Des propositions de « partenariats à actionnariat multiple » désigneraient des producteurs de malbouffe  comme partenaires dans les tâches de lutte contre l'obésité et les affections ou attaques cardiaques. Ces deux dernières années, l'OMS et ses États membres ont été entraînés dans une longue controverse sur les règles appliquées à l'influence du secteur privé sur le pouvoir décisionnel de l'OMS. Les pays riches cherchent à tirer parti de ces réglementations en vue de permettre aux sociétés transnationales de gagner en influence et de placer leurs pions dans des positions stratégiques au sein même du secrétariat de l'OMS.

La présente version du « cadre d'engagement avec des acteurs non étatiques » est contestée et pose problème. Il est plus important d'obtenir un résultat probant que de se hâter à adopter un document qui pourrait légitimer davantage l'influence du privé dans le processus décisionnel de l'OMS.

Un document rendu public récemment et émanant de l'International Food and Beverage Manufacturers’ Association (Association internationale des producteurs d'aliments et de boissons –  illustre bien ce à quoi les multinationales sont prêtes pour s'assurer que le « cadre d'engagement » facilite leur accès au processus décisionnel de l'OMS et augmente leur possibilité de « persuader » les États membres (au cas où cela serait nécessaire) d'appuyer leur desiderata.

Pour ces raisons, nous nous sommes associés avec 40 autres organisations du monde entier actives dans le domaine de la santé pour publier une déclaration dans laquelle nous demandons aux délégués de la 68e Assemblée mondiale de la santé de défendre l'intégrité, l'indépendance et la responsabilité démocratique de l'Organisation mondiale de la santé en

  • soutenant l’augmentation des contributions obligatoires ;
  • prenant autant de temps qu'il sera nécessaire pour établir un cadre rigoureux d'engagement avec des acteurs non publics, et ce, afin de protéger l'Organisation contre des influences malvenues.
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