10/05/12

Dilemmes au sein de l'aide au développement pour les soins de santé

Opinion de Kristof Decoster, sociologue politique travaillant à l’Institut de Médecine tropicale

Le 29 avril, Kristof Decoster, sociologue politique travaillant à l’Institut de Médecine tropicale, a publié en son nom un article d’opinion intéressant sous le titre “Anciens et nouveaux dilemmes dans l’aide au développement pour les soins de santé” pour la revue MO*. En voici quelques points qui ont attiré notre attention.

Propriété intellectuelle

L’UE et l’Inde sont actuellement pris dans des négociations commerciales, qui devraient aboutir à la fin de l’année, autour de la controverse « brevets et protection de la propriété intellectuelle versus accès aux médicaments ». Ces négociations feraient pencher la balance en faveur de la propriété intellectuelle et des brevets, même si Karel De Gucht le conteste.

Selon les bonnes habitudes, ce qu’on est en train de nous concocter n’est pas très clair, mais il semble bien que l’Inde devra perdre, au moins en partie, sa réputation de “pharmacie du monde”. Ce pays joue depuis pas mal de temps déjà un rôle crucial dans l’accessibilité des médicaments grâce à la production de médicaments génériques, l’exemple le plus connu étant celui contre le sida, utilisés en Afrique subsaharienne. Et entre-temps, dans les coulisses de l’UE, le lobbying pour Big Pharma bat son plein, mais en Inde la situation n’est pas tellement différente, avec un petit côté nationaliste en plus : ces firmes pharmaceutiques indiennes qui n’auraient en vue que les intérêts des malades du sida en Afrique, c’est trop beau pour être vrai.

De l’autre côté de l’océan, le gouvernement Obama est lui aussi mal pris dans ses propres négociations entre l’accès aux médicaments (qui est un objectif officiel de l’aide au développement pour les soins de santé, aux États-Unis aussi) et la protection de sa propre industrie pharmaceutique. En général, c’est cette dernière qui gagne. Cela reste un exercice d’équilibre difficile, peut-être encore plus dans ce monde à l’évolution géopolitique de plus en plus rapide. Et il y a encore un facteur de complication supplémentaire : des voix se font de plus en plus entendre en Afrique pour fabriquer soi-même des médicaments, et les premiers pas dans cette direction ont été faits dans certains pays.

L’Organisation mondiale de la santé et le Fonds Global

Passons aux problèmes financiers de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMC) et du Fonds Global pour la lutte contre le sida, la tuberculose et le malaria. Les raisons diffèrent pour les deux institutions ; à l’OMC, elles sont plus anciennes (mais elles se sont récemment aggravées). Mais, comme je l’ai lu quelque part, le fait est que le budget annuel de l’OMC n’est pas plus élevé que celui d’un hôpital moyen à Londres. En résumé, l’OMC a beau être une organisation quelque peu bureaucratique avec plein d’intrigues politiques, elle est bien « sous-financée », et il y a encore eu des coupes récentes dans son budget.

En comparaison des dépenses mondiales en matière de défense ou des milliards que les banques centrales impriment pour maintenir l’économie (ou faire comme si), le budget de l’OMC est ridiculement bas. Et il en est de même pour les montants qui manquent au Fonds Global – 1 ou 2 milliards de dollars (à court terme), 10 milliards maximum (si l’on pense au long terme).

La ligne de rupture fondamentale

A mon avis, le défi principal pour les associations de “global health” dans les années à venir sera le suivant : est-ce que les principaux acteurs du secteur continueront à accoster les grands de ce monde, comme à Davos, pour trouver des moyens financiers pour les problèmes de santé – qui sont incontestablement d’une grande importance, car il est évident qu’un manque de moyens conduit à la mort d’un grand nombre de personnes.

Nous pensons à des mécanismes de financement, des fondations ou des institutions telles que le GAVI (un partenariat public/privé qui mène le combat pour les vaccinations), la Gates Foundation, et, sans doute jusqu’à il y a peu, la Banque Mondiale. Ou est-ce que les associations « global health » opteront pour le changement de paradigme qui semble tellement indispensable pour changer le cours de la planète en faveur d’un modèle durable ? Le People’s Health Movement est au premier rang de ce combat, l’OMC le suivant d’un peu plus loin (dans ses meilleurs moments, Margaret Chan peut être très combative). Actuellement, on peut voir des premiers signes dans cette direction, avec des moyens plus larges, comme la défense d’une nouvelle version du combat contre les maladies non transmissibles (chroniques) et la suggestion d’une nécessaire transition fondamentale dans l’organisation de la vie en société.

C’est un choix stratégique, qui dépend pour une large part de la vision que l’on a de l’avenir, et de l’optimisme ou du pessimisme qui colore cette vision. Au cours de la dernière décennie, l’aide au développement pour la santé a engrangé des succès (ainsi, des progrès ont été accomplis pour une série de soins – les objectifs du millénaire). Et il y a encore des personnes qui pensent qu’on peut continuer à avancer dans cette direction – Charles Kenny (l’optimiste de Foreign Policy) est sans doute le représentant le plus en vue de cette tendance – et ce, en rencontrant le défi climatique, à travers un mix de technologie, de croissance verte et inclusive, d’adaptations économiques qui pousseront le marché vers une technologie durable et une utilisation plus efficace des ressources, et même une technologie financière de pointe qui serait appliquée aujourd’hui en fonction des biens publics.

C’est une tendance qui joue souvent avec des arguments économiques pour plaider en faveur d’investissements dans les soins de santé. Ainsi, par exemple, on considère que si on ne relève pas le défi des maladies chroniques, l’économie mondiale devra y injecter des trillions, etc. Quelqu’un comme David Cameron représente bien cette tendance – notamment en raison de ses efforts en faveur du GAVI, des 0,7% que le Royaume-Uni consacre à l’aide au développement, etc.

C’est aussi cette tendance qui évite les grandes questions politiques et qui ne manifeste envers les Occupy et autres Indignados qu’une certaine sympathie, sans plus. C’est cette tendance qui aime parler de « valeur pour l’argent », d’accent sur les résultats, et qui aspire à des mécanismes d’aide au développement “leaner and meaner”.

D’autres, de plus en plus nombreux, pensent qu’avec un modèle économique inchangé ou légèrement adapté, on va vers un monde fondamentalement déséquilibré, de plus en plus en proie à des crises – des crises qui risquent de réduire à rien les progrès réalisés dans les objectifs de soins de santé. Ils plaident aussi pour davantage d’investissements dans les soins de santé au nom de la valeur intrinsèque de la santé ou encore pour le « droit à la santé » fondamental. Pour ce courant, la justice sociale et la lutte contre des structures politiques injustes ou des constructions financières chimériques sont des objectifs primordiaux. Quelqu’un comme Cameron est ici perçu, de façon évidente, comme « un aspect du problème » plutôt que comme une partie de la solution.
Il est évident que cette seconde tendance est encore minoritaire au sein de la communauté global health, même si elle gagne du terrain. Mais s’ils ont raison, les activistes global health devraient se mettre aux côtés de ceux qui plaident pour un changement de paradigme. De mon côté, je crains que ce deuxième camp ait raison, et je suis convaincu que la communauté global health aura une importance vitale dans la mise en marche de ce changement de paradigme, par exemple en aidant à créer les « social tipping points ». Je pense du reste que des projets comme l’assurance mondiale de soins de santé ne seront possibles que lorsque le changement de paradigme sera devenu une réalité pour de larges couches de la population.

En d’autres termes, la communauté global health doit d’abord aider à combattre la pensée TINA des dirigeants, des économes et des bureaucrates de nombre d’institutions internationales. Il est intéressant dans ce sens de voir ce que Kim pourra accomplir à la Banque Mondiale. D’autre part, la seconde tendance doit aussi être suffisamment lucide pour profiter des « quick wins » visés par la première tendance, et ce en « socialisant » avec les grands de ce monde, sans perdre de vue la stratégie à long terme – le changement de paradigme.
L’article dans son ensemble se trouve sur: http://www.mo.be/opinie/oude-en-nieuwe-dilemma-s-de-ontwikkelingshulp-voor-gezondheidszorg

Photo: © CC DFID

Traduit par: 

Claire Obolensky

 

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