12/01/15

Empowerment aux Philippines : Il n'existe pas de médicament contre le fatalisme

"Advocates for Community Health", un partenaire de M3M aux Philippines a été confronté à une situation extrêmement difficile dans une région où l’armée et les para-militaires sèment la terreur. Advocates est parvenu à mobiliser la population par le biais d’un programme pour la santé. Il ne s'agit pas d'un programme médical classique, mais bien d'un programme en lien avec la santé mentale. Le Docteur Marites, présidente d’Advocates, était récemment en visite à Bruxelles, et témoigne de ses expériences.
Il n’existe pas de médicament contre le fatalisme au sein d’une communauté.

Dr. Marites: "Advocates for Community Health est une organisation non gouvernementale qui mène des programmes de santé dans les zones rurales philippines. En général, Advocates se focalise sur les maladies les plus répandues dans les zones rurales telle que la malaria. Notre approche est multilatérale : nous accomplissons des missions médicales, nous formons des travailleurs de la santé locaux, nous avons des pratiques de prévention et aidons la population à s’organiser autour de l’éducation à la santé et la prévention. C’est ainsi que nous mobilisons les gens autour de points d’action précis pour leur droit à la santé.

Dans la région de Nueva Ecija, au Luzon central nous avons été confrontés à des difficultés très spécifiques. Alors que nous sommes, la plupart du temps, accueillis à bras ouverts par la population, les gens d’ici sont restés très fermés. Les gens avaient peur de parler d’eux-mêmes ou de leurs problèmes. Plus Advocates examinait la situation, plus graves étaient nos constatations concernant de la santé mentale des gens. De nombreuses personnes étaient dépressives et étaient sujettes à des crises d’angoisse. Fréquemment, des enfants et des adolescent-e-s devaient se battre contre des cauchemars et ils ne parvenaient plus, non plus, à « rêver » d’une vie meilleure. La vie dans les villages semblait être une charge très lourde à porter, en l’absence de toute perspective positive, et les gens se résignaient à accepter leur sort. Nous avons également découvert que la vie communautaire traditionnelle avait disparu. Le 'bayan nihan', l’entraide entre familles paysannes pour le travail aux champs n’existait plus. La "chasse aux grenouilles", une fête villageoise traditionnelle au cours de laquelle la population chasse et déguste les grenouilles, n’était plus organisée. Le dialogue entre les habitants était basé sur la méfiance et chaque famille vivait repliée sur elle-même."

 

Quelles étaient les causes sous-jacentes?

Dr. Marites: "Nous avons appris que la région avait souffert d’une campagne “contre-insurrectionnelle”. Il s’agit de la campagne menée par l'infâme général Palparan et au cours de laquelle l’armée philippine est intervenue contre les insurgés. Les paysans activistes avaient été arrêtés, torturés ou assassinés. A l’heure actuelle, la campagne est pour ainsi dire terminée, mais l’armée continue de maintenir des checkpoints  sur les grandes voies d’accès et contrôle toute personne qui se déplace dans la région. Même Advocates devait constamment justifier ses activités.

Nous avons rapidement découvert qu’il s’agissait également de bien d’autres choses. Les multinationales minières sont actives dans cette région, financent la police locale et soutiennent même des troupes para-militaires. Dans les villages, elles avaient mis sur pied tout un réseau d’espions. Dès qu’une protestation ou un mécontentement se manifestait quelque part, les espions devaient dénoncer la chose. C’est ainsi que toutes les organisations paysannes existantes ont été disloquées.
Les autorités locales ne se sont pas opposées à cette terreur systématique et chaque tentative esquissée par la population pour revendiquer ses droits a été étouffée dans l’œuf. L’angoisse et la méfiance mutuelle régnaient dans les villages. Personne ne savait si tel ou tel voisin n’était pas l’un de ces espions."

 

Comment  avez-vous aborder cette problématique en tant que travailleur de la santé?

Dr Marites: "Au sein d’Advocates nous avons dû nous concerter sur la manière d'aborder cette situation extrêmement difficile. C'était comme si la communauté toute entière était tombée dans une dépression et des avait des sentiments d’anxiété. Nous avons décidé qu’une approche purement médicale et curative des problèmes n’était certainement pas suffisante. La raison sous-jacente de ces symptômes était surtout le climat répressif et les sentiments d’impuissance au sein de la population.
Nous avons décidé de nous centrer sur le stress et d’instaurer un programme communautaire autour de ce phénomène. Nos activistes ont approché les personnes une par une. Ils les ont accompagné dans le travail au champ de manière à pouvoir parler avec eux et gagner leur confiance. C’était un travail de patience qui prenait beaucoup de temps. Mais c’est ainsi que nous avons tout de même pu identifier un premier petit groupe de femmes qui souhaitaient suivre une formation comme travailleuse de la santé.

Grâce à cette démarche, nous avons suivi un parcours d’«apprentissage par l’expérience». Comme première étape, les femmes ont commencé par mettre des mots sur leurs angoisses et leurs problèmes pour ensuite les traiter. Elles ont appris à gérer leurs problèmes et ont brisé la stigmatisation qui colle à la peau de celles et ceux qui rencontrent des problèmes psychiques. Elles ont appris à faire la distinction entre, d’une part, les problèmes de stress que subissent les personnes qui vivent dans une situation répressive et asociale, et, d’autre part, les cas véritables de troubles mentaux qui doivent faire l’objet d’un traitement spécialisé. Elles ont développé les compétences de base qui leur permettent de gérer de telles situations et ont aussi bénéficié d’une formation plus large qui les outille pour éduquer la population en matière de santé. Elles ont reçu un enseignement sur l’usage des plantes dans le traitement du stress et ont commencé à approcher petit à petit les personnes qui souffraient de problèmes analogues.

A partir de ce petit groupe, de nouvelles candidates potentielles ont pu être identifiées de manière à créer un réseau de petits groupes de maximum 5 à 7 personnes. Ainsi, les activistes d’Advocates ont petit à petit rétabli la confiance mutuelle au sein de la communauté. Lorsque la région fut touchée par de violentes tempêtes et des inondations, les gens ont pris d’eux-mêmes l’initiative de réagir tous ensemble face à leur environnement vulnérable. Advocates les a aidés à mettre sur pied une action de plantation d’arbres afin de créer ainsi une meilleure protection contre les inondations et l’érosion. Différents comités ont aussi collectivement aménagé un jardin d’herbes médicinales  où sont cultivées des plantes qui soignent le stress et les angoisses."

 

Mais la répression continuait toujours?

Dr Marites: "En effet, aborder cette question avec les gens était un travail que nous  à nouveau du entreprendre pas à pas. Au sein de ces petits groupes nous avons discuté des causes réelles des problèmes. Il fallait mettre un terme à l’impunité grâce à laquelle les multinationales minières pouvaient terroriser la région. Ainsi, le défi qui consistait à s’organiser sur une grande échelle est devenu encore plus important.

Mais à ce moment-là, les gens collaboraient à nouveau et, sachant où le bât blessait, ils ont pu mieux chercher des alliés pour plaider leur cause et exiger du changement. Ils  ont surtout trouvés ces alliés dans les communautés d’église et auprès des organisations de jeunesse de la région. Avec ce réseau ils ont mis les pleins feux sur les autorités locales. Tant le bourgmestre que les membres du conseil ont été interpellés pour qu’ils prennent des sanctions contre les violations des droits humains.
Et avec succès! Suite à une forte pression, les autorités ont pris une sanction contre les multinationales minières et ont imposé une restriction temporaire de leurs activités ("Temporary restraining order").

Avec pour conséquence que l’armée est également moins agressive et que les para-militaires « ont disparu » de la scène. La complicité tacite entre les multinationales minières, l’armée et les politiciens a été brisée et le chemin menant à la reconstruction d’organisations paysannes militantes est à nouveau ouvert.

 

Une expérience qui mérite d’être suivie, je suppose…

Dr Marites: "Nous avons en effet évalué positivement notre travail à Nueva Ecija. Une leçon importante à en retirer est qu'en tant que travailleur de la santé, nous devons faire une bonne analyse du  contexte pour pouvoir avoir prise sur la situation de santé de la communauté de la manière la plus adéquate possible.
En définitive, l’objectif était de revitaliser toute la communauté et la “guérir” du fatalisme dans lequel elle était tombée. Il n’existe vraiment aucun médicament qui puisse soigner un tel fatalisme!
Notre approche était donc davantage basée sur l’empowerment : permettre aux gens de parler à nouveau et d'échanger leurs problèmes; mener une action positive commune pour la communauté; former les gens et leur apprendre à prendre leurs responsabilités pour le bien-être de la communauté et finalement entreprendre une action politique commune en tant que communauté.

Nous pensons que les problèmes que nous avons vus à Nueva Ecija sont beaucoup plus répandus qu’on ne pourrait le soupçonner. Aux Philippines, il n’y a pas seulement un climat de terreur contre les activistes des organisations populaires, mais également contre de larges couches de la population. C’est certainement le cas pour les régions où les compagnies minières sont actives. Les actions menées dans cette région méritent d’être suivies dans d’autres régions."

 

Pouvons-nous faire quelque chose à partir de la Belgique?

Dr Marites: "Nous constatons que notre gouvernement et les politiciens se gardent bien de porter atteinte aux multinationales et aux riches. Les droits humains doivent disparaitre au profit de cette couche supérieure. Ce que nous constatons c’est que cette politique est promue à partir de l’Europe et donc aussi de la Belgique. Dans les relations avec les Philippines, tout tourne autour du commerce et du libre marché, qui est censé créer du bien-être. Mais en réalité, nous voyons que, pour les paysans, le libre marché  est la « loi de la jungle » dans laquelle les multinationales sont impunies et peuvent terroriser la population. Les droits humains et le droit à la santé doivent disparaitre pour faire place aux profits des grandes multinationales minières.
Si l’Europe pense vraiment ce qu’elle dit dans son discours sur l’importance des droits humains, elle doit alors de toute urgence se mettre à sanctionner les multinationales européennes qui sont coupables de ces pratiques. C’est à ce niveau-là que vous pouvez nous aider ."

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