17/03/13

Irak: de l'intervention à la crise de réfugiés

Selon le HCNUR la crise des réfugiés en Irak est la plus grande du monde, après celle de l’Afghanistan. Ces deux pays ont chacun subi une intervention militaire dirigée par les États-Unis. Une coïncidence?

Selon le HCNUR (Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés) la crise des réfugiés en Irak est la plus grande du monde, après celle de l’Afghanistan. Ces deux pays ont chacun subi une intervention militaire dirigée par les États-Unis. Est-ce une coïncidence?

Une des conséquences de l’intervention américaine en Irak en 2003 est une énorme crise des réfugiés. On estime qu’environ 4 millions d'Irakiens ont du fuir la violence, la persécution et les menaces de mort. Le HCNUR affirme que la crise des réfugiés en Irak est la plus grande du monde, après celle de l’Afghanistan. Les deux pays ont chacun subi une intervention militaire menée par les États-Unis. Est-ce une coïncidence?

Une histoire mouvementée

L’émigration irakienne n’est pas un phénomène nouveau. Depuis la fondation de l'Irak moderne en 1920, le pays a connu plusieurs coups d'État, des révolutions et des conflits internes. Entre 1991 et 2003 l'Irak a connu un sévère embargo économique, imposé par l’ONU sous l’influence des États-Unis et d'Israël. Depuis 2003, les mouvements de population sont sans égal et le nombre de réfugiés n’a jamais été si élevé.

En 2003 nous entendions comment les dirigeants politiques de l’Occident justifiaient leur guerre en Irak au nom de la démocratie. La situation est comparable avec celle de la Syrie et du Mali d’aujourd’hui. Pas un mot sur l'effet déracinant de ces « interventions humanitaires » médiatisées sur la vie quotidienne de la population.

L’exode irakienne dans le Moyen-Orient, le nombre de réfugiés palestiniens qui s’élève à quatre millions et le nombre croissant de réfugiés syriens font que cette région a le pourcentage de réfugiés et de migrants le plus élevé au monde. On estime que 50 à 70 % de la population jordanienne est d’origine étrangère1.

Dans cette article, nous rechercherons les raisons de la crise des réfugiés irakiens dans le contexte actuel de la région.

Stimuler le sectarisme

Sur l’initiative des États-Unis, sous Paul Bremer(chef de l’Autorité Provisoire de la Coalition) le conflit sectaire a été incité en Irak en 2003. Les dirigeants religieux avaient gagné en influence pendant les années 80 et surtout pendant la période d’embargo des années 90. Ce n’est qu’à partir de 2003 que la religion et l’ethnie ont pénétré explicitement dans la vie politique, économique et sociale des Irakiens.

L’intention était de diviser le pays en trois: les Kurdes au Nord, les Sunnites au centre et les Chiites au Sud. Le contrôle politique local a rendu le sectarisme rentable. Cette politique, combinée avec le passé religieux et ethnique mixte de la plupart de la population, avec des régions irakiennes mixtes (par exemple Bagdad et Kirkouk) a causé une « purification » ethnique et religieuse des quartiers et des régions. Cela a provoqué d'énormes mouvements de population en Irak. Beaucoup fuyaient vers « leur propre région » ou vers la région, plus sûre, des Kurdes au Nord.

Cependant, les familles mixtes au niveau sectaire ne se sentaient pas vraiment en sécurité en Irak. Les groupes minoritaires étaient aussi forcés de prendre la fuite à l’étranger. Ils ne trouvaient en effet pas de sécurité auprès de leur communauté religieuse ou ethnique, qui était trop petite. Nous pensons par exemple aux Chrétiens, aux Palestiniens, aux Mandéens, aux Yézidis, etc. Jadis, l’Irak était un pays où la diversité religieuse et ethnique représentaient une richesse culturelle et historique. Cette diversité a soudainement causé d'énormes mouvements de population. Surtout depuis 2006, lorsque la violence sectaire a atteint son plus haut niveau.

Éliminer les intellectuels

D’un autre coté, certains groupes sociaux et/ou professionnels étaient spécifiquement et systématiquement visés et menacés de mort: médecins, académiciens, journalistes, activistes politiques, intellectuels, artistes et des personnes qui travaillaient pour l’occupant. L’ONU estime que 40 % de la classe moyenne irakienne a pris la fuite à l’étranger.

Cet exode de personnes hautement qualifiées fut un frein pour la reconstruction du pays. Il s'agit d'un exode de la connaissance et des compétences qui montre déjà ses effets aujourd’hui. Ainsi, l’analphabétisme a augmenté de quasi 0 à 23 %. durant la dernière décennie.

Beaucoup sont convaincus que la classe « intellectuelle » a été consciemment visée, menacée, enlevée, assassinée et expulsée 2 pour mieux contrôler »the killing of Iraq's brains »» ou bien l’ « educide » de la population irakienne sur le plan politique et économique. En plus, cette classe est moins susceptible pour les idéologies sectaires et représentait ainsi un mouvement laïque potentiel contre les groupes religieux et les partis sectaires.

Où sont-ils?

La plupart des réfugiés se trouvent aujourd’hui dans les pays voisins: en Syrie et en Jordanie. Dans les deux pays, ils sont considérés comme des »invités temporaires » en non pas comme des « réfugiés ». Ils sont donc bien tolérés mais ils ont extrêmement de difficultés à avoir accès au marché du travail. Beaucoup doivent vivre de leurs épargnes et s'appauvrissent ainsi au fil des années. Les soins de santé et l’éducation deviennent de moins en moins accessibles. La plupart des réfugiés attendent que la situation en Irak soit meilleure pour pouvoir y retourner. Certains ne peuvent attendre plus longtemps et sont obligés de rentrer étant donné leurs problèmes financiers.

Le « printemps » syrien, qui a commencé en 2011, et la violente guerre civile qui suivit, ont également contribué au retour forcé en Irak de beaucoup d'Irakiens établis en Syrie. Ils sont de nouveau confrontés à la violence et fuient à nouveau. Beaucoup d’Irakiens s'étaient installés à Damas et ses environs ainsi qu'à Alep, deux endroits où la violence s’est aggravée depuis l’année passée3.

Aujourd’hui, la situation est très dangereuse en Syrie pour les réfugiés irakiens. Le HCNUR estime que les Irakiens Chiites sont visés par les groupes rebelles armés. Ils sont probablement associés avec le régime syrien étant donné leur passé religieux (Alawi-Chiite).

Les personnes qui retournent en Irak reviennent souvent les mains vides et sont obligées de compter sur l’aide de leur famille ou de leurs amis. Beaucoup de réfugiés irakiens ont perdu leur maison en Irak étant donné que leur maison a malheureusement été occupée par des membres d’un groupe religieux ou ethnique (cfr. les quartiers mixtes). Le nombre des réfugiés irakiens en Syrie qui sont retournés en Irak est -à ma connaissance- inconnu. Le HCNUR estime que, pendant l’été 2012, seulement plus de 30.000 Irakiens ont quitté la région de Damas pour rentrer en Iraq.

La charge est à la Jordanie. Après l'exode des Palestiniens et des Irakiens, c'est au tour des réfugiés syriens d'entrer en Jordanie. Cette fois, ils restent dans les camps de réfugiés à la frontière étant donné la crainte que ces « invités temporaires » s'installent en Jordanie à long terme.

L'abondance de réfugiés et de migrants en Jordanie exerce une grande pression sur les ressources naturelles et l’infrastructure, comme le ravitaillement d’eau. En plus, le Jordanie ne possède pas de matières premières comme le gaz ou le pétrole. L'ampleur de la crise des réfugiés irakiens a également été utilisée par le Jordanie pour recevoir davantage d’aide internationale au développement. On a cité ces dernières années des chiffres jusqu'à un million de réfugiés irakiens. Les chercheurs nuancent considérablement ces chiffres et parlent d’un minimum de 70.000 réfugiés irakiens en Jordanie.

Une grande partie des réfugiés irakiens sont des familles irakiennes de la classe moyenne et de la classe supérieure qui ont des réserves vis-à-vis du HCNUR et des ONG. Seulement 32.000 réfugiés irakiens sont enregistrés aujourd’hui auprès de l’agence jordanienne du HCNUR. La majorité espère ainsi être « installée' » dans un pays occidental et recevoir un permis de séjour stable, mais de plus en plus de pays occidentaux commencent à refuser.

Une plus petite partie des réfugiés irakiens se trouve dans d’autres pays de la région notamment au Liban, dans les pays du Golfe et en Égypte. Une autre partie habite dans un pays occidental comme les États-Unis ou le Canada. En Europe, la Suède est le pays le plus hospitalier depuis les années 90 pour les réfugiés irakiens. La diaspora irakienne préfère émigrer vers le Royaume-Uni étant donné que le pays a des liens historiques (lisez coloniales) avec le Royaume-Uni mais le statut de réfugié est difficile à obtenir. La Suède reçoit plus de 50 % des réfugiés irakiens qui viennent en Europe.

Le retour ?

En 2012 le HCNUR estimait que seulement 67.000 Irakiens sont retournés en Irak, sans compter ceux qui venaient de la Syrie en 2012 et en 2013. Pourtant, le Premier ministre Al Maliki affirme que tout le monde est le bienvenu pour revenir. La réalité contredit cependant cela.

Un grand problème, entre autres, est que les migrants irakiens qui retournent trouvent d'autres personnes dans leur maison et ne peuvent aller nulle part. Certains Irakiens que j’ai interviewés à Amman avaient essayé de revenir (ceux qui ne sont pas visés personnellement et qui n’avaient pas critiqué le gouvernement actuel). Mais les portes étaient restées fermées pour eux. Essentiellement à cause de la corruption répandue au sein des institutions publiques. Les Irakiens hautement qualifiés de la diaspora sont considérés comme une menace puisque, depuis 2003, beaucoup de gens ont reçu leur poste sur base de leur affiliations/liens sectaires et non sur base de leurs compétences.

Une autre raison pour ne pas retourner est la violence répandue, à l’exception de la région Kurde. Contrairement à ce que les médias nous disent depuis 2009, la violence est toujours présente. Les bombardements d’aujourd’hui et les victimes civiles en sont la preuve.

Dix ans après la destruction des écoles, des hôpitaux, des infrastructures en énergie et des routes durant le renversement du régime Ba’ath, les services de base sont à peine reconstruits. Une grande partie de la population vit dans la pauvreté et on y trouve peu, voire même, aucun services sociaux. Ce n'est pas pour rien que Bagdad est vue comme la ville la plus inhabitable au monde. Pour survivre, la plupart des gens doivent faire appel à leur communauté religieuse ou ethnique. Ainsi, les groupes sectaires reçoivent beaucoup de pouvoir. Une autre raison pour laquelle les Irakiens qui vivent à l’étranger ne rentrent pas encore.

Ceux qui retournent quand-même le font parce qu’ils sont souvent obligés. De plus en plus d'Irakiens qui reçoivent une réponse négative à leur demande d’asile en Europe sont renvoyés de force dans leur pays. Bagdad est considérée comme « sûre » pour la plupart des autorités d’asile européennes. Pourtant, on y trouve la violence quotidienne contre les citoyens, non seulement par les groupes armés non-gouvernementaux mais aussi par la police et les unités militaires du gouvernement irakien même.

Amélioration ?

A cause de tout ça des millions d'Irakiens vivent dans une situation incertaine et extrêmement précaire, tant en Irak qu'en dehors. Beaucoup des réfugiés irakiens à Amman, en Jordanie, ne sauraient pas où aller s'il devaient quitter leur pays d’accueil. Ils espèrent que la situation en Irak s’améliora, mais cette situation dure déjà depuis 10 ans.

En février 2011, on voyait tout d’un coup des manifestations de masse pacifiques dans tout le pays. La majorité des réfugiés irakiens espèrent de tout cœur que la révolution irakienne sera un succès et suivent son évolution de près. Beaucoup d’activistes politiques et artistiques d’origine Irakienne à Amman essayent d’aider le mouvement contestataire autant que possible pour exprimer leur voix, par l’intermédiaire des médias, de l’art, de la littérature, des conférences internationales, …

 

1 Jusqu’à aujourd’hui, les données sur le nombre d’Irakiens qui ont dû fuir leur pays ne sont pas fiables. Selon le HCNUR, le nombre s’élève à 1,5 million. Certains chiffres parlent même de 1,5 million de réfugiés irakiens en Syrie et plus de 500.000 réfugiés en Jordanie. Beaucoup de familles irakiennes, plus de deux millions de personnes, sont des « déplacées internes» ou bien réfugiés dans leur propre pays. Cela signifie qu’un Irakien sur sept est forcé de fuir au sien et en dehors de l'Irak à cause de la violence et de la persécution.

A titre de comparaison, en Belgique la population d’origine non belge représente même pas 25 % de la population totale. La chiffre comprend trois générations. A peu prêt deux tiers de ces étrangers en Belgique viennent de L’Union Européenne (source http://www.npdata.be et http://statbel.fgov.be). Le fait que la Belgique soit envahie d'immigrants, comme aiment nous le dire nos médias et nos politiques, doit être sérieusement nuancé .

2 Par exemple, Nir Rosen, journaliste, écrivain et académicien; «  The BRussels Tribunal », un activiste think tank et organisation de la paix; Hans von Sponeck, ancien coordinateur des opérations humanitaires de l’ONU pour l'Irak ; …

3 Les réfugiés irakiens qui habitent en Syrie appartiennent à une grande part des couches les plus pauvres de la population. La manque de possibilités d’emploi oblige la plupart des femmes et des jeunes filles à se prostituer.

 

Foto: Iraq_Refugees by codepinkhq on Flickr (CC BY-SA 2.0)

Bron: intal.be

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