01/12/12

Iran: La vraie guerre

Le lundi 15 octobre on annonçait que l’Union Européenne imposait des sanctions supplémentaires à l’Iran. Ces sanction touchent la population iranienne.

Le lundi 15 octobre on annonçait que l’Union Européenne imposait des sanctions supplémentaires à l’Iran. Ces nouvelles sanctions rendent les transactions financières avec une série de banques iraniennes encore plus difficiles. Elles visent à limiter de manière plus sévère les exportations de pétrole et de gaz. Les services de télécommunication iraniens sont également sanctionnés, ainsi que l’industrie navale et l’entretien de la flotte iranienne.

Le lundi 15 octobre on annonçait que l’Union Européenne (UE) allait imposer des sanctions supplémentaires à l’Iran. Ces nouvelles sanctions rendent les transactions financières avec une série de banques iraniennes encore plus difficiles. Elles visent aussi à limiter de manière plus sévère les exportations de pétrole et de gaz. Les services de télécommunication iraniens sont également sanctionnés, ainsi que l’industrie navale et l’entretien de la flotte iranienne.

Les navires européens ne peuvent plus transporter les produits pétrochimiques iraniens. Après les crédits à l’exportation sur long et moyen terme, les crédits à l’exportation à court terme sont aussi pris pour cible, ainsi que, entre autres, la vente d’acier, d’aluminium et de graphite. Auparavant, une mesure semblable contre l’Irak empêchait le pays d' importer ne serait-ce que des crayons.

Pour Catherine Ashton, la haute représentante des Affaires Étrangères de l’Union Européenne, ces sanctions démontrent que l’UE tend vers une solution diplomatique pour résoudre la question nucléaire iranienne. Des sanctions ou la guerre serait donc le choix actuel. Si l’on suit ce raisonnement, le mouvement pour la paix devrait en fait être pour les sanctions européennes. Peut-être que les activistes pour la paix devraient même demander des sanctions supplémentaires aux Nations-Unies ? D’autant plus que les sanctions, selon l’UE, ne visent pas la population iranienne.

Croire que des sanctions permettraient d'éviter une guerre est évidemment insensé. Bien souvent, les sanctions ne font rien d’autre que de préparer à la guerre. Il suffit de regarder les cas de l'ex-Yougoslavie et de l’Irak. Que les sanctions ne seraient pas dirigées contre la population sonne assez bien, mais il serait évidemment fou d'y croire. En Irak, l’embargo a coûté, à l'époque, la vie à un demi-million d’enfants. En dix ans, la mortalité infantile est montée de 56 à 131 sur 1000 naissances. Une dégradation importante des conditions de vie et une atteinte au tissu social traditionnellement très important ont contribué à une véritable catastrophe humanitaire.

Mais il faut toujours se méfier des comparaisons trop faciles. Peut-être en sera-t-il autrement en Iran? En Iran, il ne s’agit pas, par exemple, d’un embargo comme celui imposé, à l'époque, par les Nations-Unies en Irak. En Iran, il ne s’agit « que » de sanctions, qui sont pour la plupart imposées par les États-Unis et l’UE, alors que la Chine, l’Inde et la Russie peuvent encore continuer leur commerce avec ce pays.

Il est néanmoins intéressant d'examiner cet embargo « partiel » de plus près. En plus des sanctions multilatérales des Nations-Unies (2006, 2007, 2008 et 2010), de multiples sanctions unilatérales de la part des États-Unis et de l’UE ont été adoptées. Un exemple concret de ces sanctions extrêmes sont les dispositions américaines et européennes envers la Banque Centrale Iranienne (CBI). Il s’agit, à l’exception d’une mesure très courte et limitée en Libye, de la toute première attaque contre une banque centrale. Les sanctions incluent, entre autres, un gel des avoirs étrangers de la banque, et visent également toute organisation liée à la CBI. Les sanctions ont logiquement une influence directe sur la disponibilité des devises étrangères dans le pays. De ce fait, émettre des rials (l’unité monétaire iranienne) constitue un risque élevé, vu que ceux-ci ne seront plus couverts par un stock suffisant de devises étrangères. Ceci explique en partie la constante diminution de la valeur du rial.

La Banque Centrale iranienne gère également les revenus pétroliers iraniens. En sanctionnant la Banque, l'Occident fait en sorte que même d’autres pays tels que la Chine, La Corée du Sud ou l’Inde ont des difficultés de paiement. Trente autres banques iraniennes ont, entre-temps, été exclues du système de paiement international SWIFT. Le fait que les sanctions les plus sévères ne soient pas reprises par l'ONU doit donc être relativisé. L'Occident parvient, par des moyens techniques et des pressions politiques, à bloquer une grande partie du commerce iranien. Selon l’Agence Internationale de l’Energie, les exportations de pétrole iranien se sont effondrées l’été dernier tout de suite après l' implémentation des nouvelles sanctions de l’UE. Si en 2011, l’Iran exportait encore en moyenne 2,2 millions de barils par jour, cette quantité a été réduite en juillet 2012 à 930.000. Des chiffres qui ramenaient les exportations iraniennes de pétrole au même niveau que celles d'après la guerre dévastatrice avec l’Irak (1980-1988). Pour un pays dont les plus importantes rentrées financières dépendent des exportations de pétrole et de gaz, cela constitue un vrai drame.

Impact des sanctions

Même pour ceux qui suivent l’actualité internationale en diagonale, il est clair maintenant que les sanctions ont eu un impact destructeur sur l’économie iranienne. Le prix de biens de consommation tels que le lait, le pain, le riz, le yaourt et les légumes a, depuis le début de cette année, au moins doublé. Pour beaucoup de ménages iraniens les fruits et le poulet, un symbole, sont devenus des marchandises de luxe.

Les sanctions en Iran ont également un impact direct et indirect sur la santé de la population locale. De façon directe, l'impact se fait sentir par un accès de plus en plus restreint aux médicaments. Ceci n’est pas étonnant. Déjà en 2010, on pouvait lire dans la presse que l’Iran avait des problèmes d’approvisionnement d’isotopes nucléaires, utilisés lors des traitements du cancer. Depuis, le pays a fait un effort afin de les produire lui-même ou de les importer via des réseaux secondaires. Mais il ne s’agit pas seulement de médecine nucléaire. Une employée d’un hôpital dans la ville de Malayer, dans la province de Hamadan, racontait à la BBC que l’hôpital rencontrait de plus en plus de difficultés à se procurer des médicaments de première nécessité puisque les prix montent parfois de 70 % en un seul jour. L’Association des patients hémophiles iraniens met en garde contre les conséquences négatives qu’aura ce manque d’importations de médicaments et de poches sanguines sur les patients hémophiles. La quinidine, un médicament anti-arythmique qui peut aider à prévenir des troubles du rythme cardiaque et des infarctus, est produit aux États-Unis et ne peut pratiquement plus être importé. Et tout cela alors que, officiellement les sanctions ne présenteraient pas un obstacle pour l’importation de médicaments.

La santé des Iraniens est également mise en danger indirectement, entre autres par les répercussions des sanctions sur l’environnement. Bien que le pays exporte du pétrole non raffiné, l’Iran manque de raffineries à haute technologie et importe donc de l'essence. A cause des sanctions, il doit utiliser plus des combustibles raffinés localement. Ceux-ci contiennent plus de matières nuisibles qui contribuent à toute une série de problèmes de santé, allant des maux de tête et étourdissements à des problèmes cardiaques et respiratoires. Des journaux locaux ont rapporté qu’en octobre et novembre 2011 – avant même l’introduction des sévères sanctions de 2012 - plus de 300 personnes sont mortes suite à la pollution atmosphérique et ce rien qu'à Téhéran.

Faire souffrir la population iranienne n’est pas une chose dont les gouvernements ayant adopté les sanctions peuvent être fiers. Il n’est pas étonnant que le ministère américain des Affaires Étrangères – qui kusque récemment était en première ligne pour se réjouir du succès des sanctions – commence maintenant à mettre en évidence la ‘’mauvaise gestion économique” du gouvernement iranien. Ce ne seraient donc plus les sanctions mais le gouvernement iranien lui-même, qui serait responsable des problèmes quotidiens des Iraniens.

Il est évident que les responsables iraniens commettent aussi des erreurs et peut-être plus encore actuellement vu la forte pression internationale, mais cela n’est pas pertinent dans le contexte actuel. Le département de recherche du Congrès Américain (CRS) avait déjà suggéré en mars 2012 que l’entrée en vigueur de l’embargo pétrolier de l’UE contre l’Iran serait économiquement invivable pour le pays. En septembre 2012, le CRS a publié un rapport dans lequel il admettait que la rapide détérioration de la situation économique en Iran était directement liée aux sanctions de la politique étrangère. La logique politique est perverse, mais simple : toucher le maximum d’Iraniens, les convaincre de la culpabilité de leur gouvernement et engendrer une révolte. Une partie des sanctions américaines sont explicitement destinées à ’’soutenir le changement démocratique’’, l'objectif officiel de la politique étrangère américaine envers l'Iran. S'il n’y a pas de révolte, les sanctions serviront de toute façon à affaiblir économiquement le pays ou à le mener vers un chaos social interne. Selon une logique militaire, cela s’avère être assez payant. Des crayons aux médicaments, la population iranienne est la véritable cible de la guerre des sanctions.

Conclusion

La guerre de l’Irak, qui suivit une décennie de sanctions, a amené en 2003 des millions de gens à manifester contre la destruction de la guerre à venir. Ils n’attachaient aucune importance à l’un des mensonges de propagande les moins crédibles de la dernière décennie : les armes de destructions massives de l’Irak. Aujourd'hui, le programme nucléaire iranien n’est rien d’autre qu’une excuse pour faire basculer politiquement, économiquement et socialement ce pays. Il est grand temps que le mouvement pour la paix se fasse entendre et se mobilise contre la guerre des sanctions menée actuellement contre la population iranienne. 

Cet article est apparu auparavant dans ’’VREDE’’, revue de Politique Internationale n°418, novembre décembre 2012, pp.26-27, www.vrede.be/tijdschrift

Article traduit par Monique Crock

 

Photo by celie on Flickr CC BY-NC 2.0

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