23/11/14

Jérusalem-Est: L'occupation vue par les enfants

A Jérusalem, la dernière crise est la pire depuis dix ans ; elle exacerbe les problèmes sociaux auxquels doivent déjà faire face les habitants et en particulier les enfants.
Le tissu social de Jérusalem-Est est délibérément affaibli par Israël.

A Jérusalem, M3M soutient le travail avec les jeunes de notre partenaire Health Work Committees. Le responsable de ce programme, Daoud Ghoul, souligne qu'il ne faut pas oublier “qu'à Jérusalem-Est, être là, rester là, vivre là, pour nous, c'est déjà de la résistance. Un père de famille qui arrive à nourrir sa famille par son travail et l'aide à survivre, il résiste. » Selon Daoud : « Les jeunes sont intéressés et attirés par des actions directes. Des activités culturelles comme le théâtre, des concerts ou la danse servent à renforcer les liens sociaux et la résilience des jeunes face à l'occupation. Une pièce de théâtre ou une conférence attirent plein de monde si elles donnent un cadre d'interprétation aux événements et si elles aident la jeunesse à s'organiser. On prépare la réouverture officielle de notre centre culturel Nidal. C'est aussi ça, la résistance.

 

L'article ci-dessous a été publié à l'origine ici et republié avec l'aimable autorisation de Medical Aid for Palestinians.

 

L'ONG britannique Medical Aid for Palestinians (MAP) collabore avec un centre communautaire, Saraya, à Jérusalem-Est pour venir en aide aux femmes et aux enfants. Hiyam, le directeur de Saraya raconte à MAP les effets dévastateurs de l'occupation sans fin sur la santé mentale et le développement des enfants; "le tissue social de Jérusalem-Est est délibérément affaibli par Israël. Combiné avec les problèmes typiques d'une grande ville, comme la toxicomanie, et voilà un cocktail fatal pour l'éducation. Depuis la fondation du centre en 1991, la situation n'a fait qu'empirer, malheureusement." 

Saraya propose des activités récréatives pour les enfants, telles que des cours de danse dabkeh, de peinture et de narration pour leur permettre d’échapper à leurs soucis. Le centre fournit les bibliothèques et les salles informatiques des écoles des environs. Ses travailleurs sociaux abordent des questions classiques de santé mentale via un soutien psycho-social et grâce à une variété de différents cours, Saraya autonomise aussi les femmes financièrement.

Le Plan de partage de la Palestine des Nations Unies (1947) a décrété Jérusalem zone internationale. Mais après la prise de Jérusalem-Ouest par Israël pendant la guerre de 1948, des dizaines de milliers de Palestiniens ont été expulsés de la ville. Puis, au mépris des lois internationales, Israël a occupé et annexé Jérusalem en 1967. La violation des droits palestiniens dans la ville perdure aujourd'hui avec les destructions de maisons, les restrictions de la liberté de mouvement, les opérations de recherche et d'arrestation sans procès équitable, l'expulsion et la colonisation illégale en plus de la violence des colonies. Il semble que la police israélienne considère Jérusalem comme sa capitale, ce que corroborent certains faits sur le terrain et le déplacement de la population palestinienne de la ville. 

Les Palestiniens qui vivent à Jérusalem paient des taxes au gouvernement israélien mais n’ont pas droit à la citoyenneté, ni aux services publics tels que l'enseignement. Les Palestiniens de Jérusalem-Est doivent fréquemment renouveler leur permis de résidence, prouver qu'ils vivent et travaillent dans la ville et que leurs enfants y vont à l'école. Les demandes de renouvellement sont souvent rejetées et les résidents sont alors expulsés de la zone et ne sont pas autorisés à y retourner. De plus, il est presque impossible pour les Palestiniens d'obtenir des permis de bâtir, ce qui signifie des milliers de maisons sous le coup d'un ordre de démolition. Dans le même temps, le Premier Ministre israélien Netanyahu a annoncé la construction de 1.000 nouvelles maisons de colons, en plus des 350.000 colons israéliens qui vivent déjà à Jérusalem-Est.

Les écoles palestiniennes à Jérusalem se voient souvent refuser d'étendre leur permis de bâtir, ce qui fait que les salles de classe sont surpeuplées et que les bâtiments manquent d’infrastructures de base comme des plaines de jeux, des bibliothèques ou des labos de science. Les écoles sont délabrées, sans fenêtre pour faire entrer de l'air frais en été ou un toit correct pour protéger les enfants de la pluie en hiver. Les enfants palestiniens rencontrent aussi des difficultés à la maison. Puisqu’on ne peut pas construire de nouvelle maison ou agrandir les maisons existantes, les enfants doivent grandir dans des habitations bondées qui consistent souvent en une seule pièce, sans aucun espace pour se concentrer et étudier. Dans les cas les plus graves, leurs maisons sont démolies, et les familles forcées de vivre dans la rue.   

Saraya a aussi subi sa part de violence coloniale. Une nuit de 2007, un groupe de colons protégé par l'armée israélienne a pris le contrôle du bâtiment où Saraya est basé. Une famille de colons vit désormais juste à côté. « Régulièrement, il y a des policiers et des soldats sur le toit pour 'raisons de sécurité'. Ils effraient les enfants », déplore Hiyam. Les Palestiniens de Jérusalem-Est subissent tous les jours le harcèlement des colons, de l’armée, de la police israélienne et les enfants sont souvent pris pour cibles. Après le meurtre de Mohammed Abu Kheidr, 17 ans, enlevé et brûlé vif cet été, l'appareil de sécurité israélien a lancé une champagne d'arrestations de masse. Plus de 900 Palestiniens de Jérusalem-Est ont été arrêtés depuis juillet, parmi eux de nombreux mineurs. La détention sans charge est monnaie courante et il a été rapporté que beaucoup sont battus en prison. « La menace constante de harcèlement et d'arrestation a traumatisé les enfants du quartier. Il est difficile d'attendre d'eux de savoir ce qu'est le respect alors qu’ils sont si souvent traités sans le moindre respect ». Suaad, travailleur social à Saraya, lutte quotidiennement : « comme puis-je apaiser cette peur d'être arrêté ou enlevé quand je suis moi-même terrifié de perdre ma fille de 5 ans? ».

Alaa, un des garçons de Saraya, a été surpris dans son lit vers minuit par la police, qui l'a emmené dans un centre de détention temporaire. Quand les autorités israéliennes l'ont relâché le lendemain, elles l'ont assigné à résidence. « C'est une tactique courante de la police israélienne. L'enfant n'est pas autorisé à quitter la maison et sa mère est obligée de l'accompagner tout le temps. Elle ne peut plus venir au centre pour suivre des cours ou faire des activités avec ses autres enfants », explique Suaad. « Nous proposons une thérapie aux enfants qui ont été emmenés en prison et nous discutons de la situation en groupes. Je leur conseille de ne pas sortir seuls la nuit quand ce n'est pas nécessaire, d'éviter les zones bouclées et de ne pas réagir aux provocations. Que puis-je faire de plus? Les enfants ont beaucoup de colère en eux et la partie la plus difficile de mon travail et d'essayer de soulager leur stress. Parfois, je les fais parler de leurs sentiments mais il est difficile d’arriver à ce qu’ils rentrent à la maison sans colère."  

Pour éviter le risque d'arrestation ou d'attaque, beaucoup de parents palestiniens envoient leurs enfants loin de Jérusalem pour les protéger. Il en résulte que les familles sont souvent séparées, vu que les parents ne peuvent pas rejoindre leurs enfants par peur de perdre leur carte d'identité hiérosolymitaine. La tension constante a beaucoup de conséquences pour le centre Saraya. Suaad parle de « patrouilles de police bloquant les routes, de nombreux enfants et même des enseignants ayant des difficultés à accéder au centre. Certaines de nos activités comme le cours de théâtre sont impossibles à organiser si tout le monde n'est pas présent. Cela casse la dynamique de groupe et entrave nos activités ».  

Ces dernières semaines, la situation s'est dramatiquement détériorée. Certaines écoles ont été fermées par sécurité pour les enfants. À la fin du mois dernier, l'armée israélienne est entrée dans une école à Ras Amoud pour y arrêter des étudiants, et à plusieurs occasions, des enfants ont été empêchés d'entrer dans l'école et se sont fait attaquer au gaz lacrymogène. Suaad poursuit : "quand les enfants parviennent à l'école, ils sont constamment distraits par le bruit des ambulances ou des hélicoptères. La nuit, le bruit des affrontements les garde éveillés. Aucun enfant n'est capable d'étudier dans de conditions pareilles."

Mohammed Firawi, le frère de l'un des volontaires du centre, a été arrêté le premier jour d'école de sa dernière année. Il était décrit par tous comme un jeune homme très intelligent. Le Ministre de l'Education ne l'a pas autorisé à passer les épreuves finales au centre d'examen, le privant d’accès à l'université. Suaad songe à la politique qui se cache derrière cela : « des gens ignorants et sans éducation sont moins susceptibles de se soulever. C'est pourquoi ils s’efforcent de priver cette génération de son enfance et du droit à l'éducation. Je veux que le monde le sache, mais personne ne regarde. »

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