09/08/11

Je suis une femme d'un bidonville aux Philippines

Enquête sur les conditions de vie des femmes dans les bidonvilles de Roxas.

Tine Belmans s'est rendue plusieurs mois aux Philippines pour effectuer un stage chez notre partenaire phillipin Gabriela. Dans ce cadre là, elle a fait une enquête sur les conditions de vie des femmes dans les bidonvilles de Roxas. Elle a interviewé 281 femmes de 5 barangays (quartiers) différents. Sur cette base, elle a fait un portrait du niveau de vie d'une femme de Roxas, Manille. Quelques explications et commentaires supplémentaires sont apportés.

Être une femme à Roxas

Je suis mariée et j'ai quatre enfants. J’ai eu mon premier enfant lorsque j’avais 22,9 ans. J’habite une maison avec mon mari et mes enfants, ainsi que ma mère âgée de 70 ans. Mes voisins sont des membres de ma famille. La porte de ma maison est toujours ouverte, c’est donc un va-et-vient permanent de personnes.

Au travail, oui et non

Je suis une femme au foyer, mais à Dumolog je sècherais probablement le poisson, c’est le cas de la majeure partie de la population. Si je devais quand même travailler, j’ouvrirais probablement un sari-saristore (petite boutique avec un peu de nourriture, shampooing, cigarettes,…) ou alors je fabriquerais de la merienda et j'en vendrais à mes voisins. (la merienda est ce qu'on appelle ici une collation, mais le plus souvent sous une forme plus grande/grasse : loempias, bananes frites, cakes au riz, intestins, têtes et autres viscères de poulets en barbecue, …) Mon mari travaille dans la construction. Hélas, il n’a pas de contrat fixe, et donc pas de rentrées fixes. La rémunération dépend des jours. Elle varie entre 150 et 250 pesos (= 2,5€ et 4,15€). Lorsque mon mari est malade, et ne peut vraiment pas aller au travail, nous n’avons pas de rentrées du tout. D’autres hommes parmi nos voisins sont chauffeurs de tricycle, pêcheurs ou menuisiers. Ils ont tous le même problème, pas de contrat, pas de rentrées fixes (peu de poissons = peu de rentrées, peu de gens qui ont besoin d'un tricycle = beaucoup moins de rentrées). Prendre un jour de congé afin d’être avec les enfants par exemple, est une journée sans rentrée. Et 2,5€ par jour ne suffit qu’à acheter de la nourriture.

L'école

J’ai réussi mes études secondaires (= 4 ans ici). J’ai eu de la chance, car beaucoup de femmes n’ont pu aller que jusqu’à l’école primaire. Mon grand rêve serait que mes enfants puissent aller à l’université, mais j’ignore encore par quel miracle j’obtiendrais cet argent.

Équipements sanitaires

Depuis peu nous avons un système de robinets que nous utilisons pour boire. Pour laver les vêtements, nous utilisons le puits à l’extérieur. Il est très agréable de pouvoir laver son linge avec d’autres femmes !
Nous ne disposons malheureusement pas de WC. Il y a deux WC communs au barangay. Pouvez-vous vous imaginer? Deux WC à partager avec plus de 50 familles ?! Tous ces petits enfants, des personnes ayant de la diarrhée, d'autres avec la nausée de la veille, etc. Affreux ! (NDLR: sur les 281 femmes interviewées, il y en a 200 (71%) qui ont un WC dans leur maison, et donc 81 (29%) sans WC. Dans deux des barangays, il y a une majorité de famille sans WC, dans les autres barangays, il y a une majorité de famille avec un WC dans leur maison. Il n’y a pas de WC communs partout, et, même si c’est le cas, on utilise un seau ou on va à l’extérieur. Les gens qui habitent à la mer, utilisent la mer et la plage comme WC).

Déchets

Nos déchets sont principalement brûlés. De temps en temps, il y a parfois un service d’enlèvement de la ville qui passe, mais trop peu souvent. Mais brûler est aussi bien, ce n'est rien qu’un peu de fumée…

Fumer/boire

Boire de l’alcool et fumer?! Moi?! Vous êtes fou! Non, je ne le fais pas … Mon mari par contre, il fume un paquet par jour ! Il boit régulièrement, peut-être trop souvent, avec les autres hommes du voisinage. Et après il rentre saoul à la maison, tombe endormi et a la gueule de bois le lendemain. C’est typique …

Manger

Un repas sans riz, ce n’est pas un repas normal. On n’est pas assez rempli! La plupart du temps nous mangeons du riz trois fois par jour, avec du poisson, parfois de la viande, et nous essayons aussi de manger régulièrement des légumes, mais les enfants ne les aiment pas. Moi, je préfère manger du poisson ou de la viande. De temps en temps, lorsque nous n'avons plus d’argent pour acheter de la viande, du poisson ou des légumes, notre repas ne se compose que de riz. Du riz au sel, avec de l’huile ou du vinaigre (49%, 29%, 67%, 32% : ce sont les pourcentages de 4 barangays où les femmes ne mangent régulièrement que du riz au repas, sans rien d’autre). Des mangues, des bananes, des papayes, des ananas, des fruits de jacquier … nous avons beaucoup de fruits ici aux Philippines ! Lorsqu’elles sont encore accrochées aux arbres, nous mangeons les mangues. Mais les fruits sont vraiment trop chers à l’achat.

Santé

Je me sens en bonne santé. De temps en temps j’ai des problèmes de hausse de tension. Dans le passé j’ai eu la grippe, de la fièvre ou un rhume. Un de mes enfants souffre d’asthme. En fait il devrait utiliser des puffs, mais ils sont beaucoup trop chers, et rien qu’un puff n’est pas suffisant, car il devrait l’employer en permanence (40% des femmes ont répondu qu’elles n’ont pas assez d’argent pour se rendre chez le médecin lorsqu’il le faut, ou pour acheter les médicaments adéquats).
Les médicaments à base de plantes sont une solution idéale à ce problème d’argent! Tout comme l’albularyo! (Il s’agit d'un guérisseur, l’alternative au médecin du village. Les albularyos utilisent des massages et des huiles à base de plantes. Les cierges et les œufs font également partie du processus de guérison. Quelqu’un nous a raconté que les bains pour chasser les mauvais esprits sont aussi habituels que de voir des nains chez nous). Je me rends également au centre de santé du barangay. Ils y font régulièrement des check-up gratuits.

Planning familial

Des contraceptifs je n’en utilise pas, nous nous contentons de compter. (45% des femmes en utilisent principalement la pilule ou des stérilets, les préservatifs sont exceptionnels). J’ai accouché à la maison, avec une hilote, sage-femme traditionnelle. J’ai nourri mes enfants au sein jusqu’à leurs 2 ans... et la petite dernière jusqu’à ses 4 ans.

Violence envers les femmes

Je ne suis pas moi-même victime de violence à l'encontre des femmes. Heureusement mais… chez nos voisins de droite la femme reçoit régulièrement des coups, surtout lorsque son mari a bu. Trouver de l’aide est très difficile, car où doit-elle aller si elle se sépare de son mari ? Elle dépend de lui financièrement, et survivre comme femme seule avec enfants, l’église catholique est tout à fait contre! Le pardon et tout ça, ça ne marche pas toujours...92 des 281femmes interviewées, soit 32,7%, ont déjà dû faire face à la violence. 13 femmes (=4,6%) étaient elles-mêmes victimes de violence, 14 femmes n'ont pas répondu à la question. Gabriela nous disait que les femmes n’étaient pas toujours honnêtes dans leurs réponses concernant cette question, autrement dit, le nombre de victimes est plus élevé que mentionné ici.

Gabriela

Je suis membre de Gabriela. En plus des manifestations et protestations envers le gouvernement, on essaie d’aider les femmes victimes de violences. De temps en temps, nous recevons une formation sur la santé et le partenariat public-privé par exemple. (On parle alors de la privatisation de l'eau, des transports, … ce qui en fait devrait être public. Cela permet une approche populaire du gouvernement philippin). C’est également très agréable de faire partie d’un groupe! Côtoyer d’autres femmes qui ont les mêmes problèmes et qui ont du mal à joindre les deux bouts, ça donne de la force pour continuer.

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