14/08/12

L'intervention étrangère n'est pas la solution, mais fait partie du problème

Depuis quelques semaines, les grandes puissances se marchent les unes sur les autres pour promettre «l'aide non-mortelle» aux groupes armés syriens. Opinion de Mario Franssen et Marc Botenga

En réponse à un article d'opinion publié dans De Standaard le mercredi 8 août, et qui demande encore plus d'ingérence, Mario Franssen (intal) et Marc Botenga (Médecine pour le Tiers Monde) écrivent l'opinion suivante.

Soutenir un parti impliqué dans une guerre civile sanglante puisse être une stratégie de paix ? Pourtant c'est la question que pose Brigitte Herremans dans son article De spijtige defriending van de Syrische revolutie (La révolution syrienne désavouée, le Standaard du 8 août). Elle y prend la défense de la population syrienne, et critique âprement ceux qui affirment que « le conflit syrien n’est qu’un vaste complot orchestré par des extrémistes étrangers et des puissances impérialistes ». Brigitte Herremans regrette également que l’opinion publique et les médias internationaux se montrent sceptiques vis-à-vis du mouvement de protestation, et encourage l’Europe à soutenir davantage l’opposition syrienne.

Les exigences de la population syrienne et ses reproches vis-à-vis du régime autoritaire de Bachar al-Assad sont parfaitement fondés. Les nombreuses violations des droits de l’homme et la violence exacerbée du régime sont inacceptables. Pourtant, une intervention étrangère pourrait se révéler bien pire pour les Syriens que les exactions commises par le régime de Bachar al-Assad.

La Syrie est un pays qui n’a plus connu de conflit ethnique ou communautaire depuis plus de dix ans, et où chiites, sunnites, Alaouites, Druzes, Kurdes et chrétiens vivaient en paix. L’espérance de vie y est passée de 56 ans en 1970 à 72 ans en 2006. La Syrie est l’un des seuls états arabes laïcs et un élément de stabilité au Moyen-Orient. Ce pays est à présent déchiré par une guerre aux conséquences imprévisibles. Vendredi encore, le roi Abdallah de Jordanie s'en inquiétait : assistera-t-on à des années de guerre civile en Syrie comme au Liban ? Si la guerre de l’Otan en Libye a déjà provoqué tant de chaos, de violence et d'instabilité régionale, à quoi s'attendre dans le cas bien plus complexe de la Syrie au sein d'une zone explosive comme le Moyen-Orient.

Brigitte Herremans rêve quand elle voit encore aujourd'hui un rôle central pour des protestations pacifiques visant à ce que « la révolution se passe dans les meilleurs conditions possibles ». La réalité du terrain est toute autre. Les mouvements pacifiques de protestations populaires vus en Tunisie et en Egypte ont, en Syrie, depuis longtemps laissé la place aux fracas des armes. La guerre civile dans sa forme la plus élémentaire.

Des dizaines de milices cherchant à défendre leurs intérêts personnels et obéissant à des dirigeants étrangers ont pris le dessus. Elles manquent cruellement d’organisation. Selon un rapport de l’Institut américain pour l’étude de la guerre (ISW), plus de 35 groupes de rebelles différents utilisent le même nom qu’au moins un autre groupe. L’étude met également en garde contre l’influence grandissante d’Al-Qaïda dans le pays. En outre, plusieurs prisonniers militaires ont, en guise de représailles, été exécutés sans autre forme de procès. Les rebelles n’hésitent pas à encourager les conflits ethniques et religieux en créant, par exemple, une taxe spéciale pour les non-musulmans dans les régions majoritairement chrétiennes aux alentours de Homs.

L’Occident a-t-il réellement désavoué l’opposition syrienne ? Les États-Unis poursuivent leurs efforts pour organiser l’Armée syrienne libre, qui a son quartier général dans le camp de réfugiés de Turquie ­– un pays membre de l’OTAN – afin d’y inclure les différentes milices. L’Armée (militaire) syrienne libre est aujourd’hui ouvertement soutenue pas le Conseil national (politique) syrien. Ce qui prouve, une fois de plus, que la logique militaire fait la loi.

L’opposition ne manque ni d’argent ni d’armes. Tous les trois jours, un million de dollars est transféré depuis les comptes du Conseil national syrien, au Qatar, vers Istanbul. Les convois d’armes traversent rapidement le Liban, la Turquie et l’Irak. Les États-Unis ont déjà apporté 25 millions de dollars « d’aide non-mortelle » – une notion assez vague désignant du matériel militaire destiné, notamment, à la communication – et 64 millions d’aide humanitaire. Le président américain, Barak Obama, prix Nobel de la paix, a autorisé la CIA à apporter un soutien officieux aux rebelles. Les États-Unis n’ont-ils vraiment aucun moyen d’intervenir comme l’affirme Herremans ?

Et les tentatives de l’Europe ? Sont-elles réellement dépolitisées ? Ce n’est pas vraiment l’impression que nous donne Didier Reynders, notre Ministre des Affaires étrangères. Didier Reynders est un fervent défenseur des « Amis de la Syrie » qui organisent de grandes conférences très coûteuses à Istanbul, Paris ou Doha pour soutenir l’opposition syrienne. Reynders souhaite la mise en place d’un cordon humanitaire sous la surveillance d’une présence militaire. Il regrette que le véto de la Russie et de la Chine empêche le Conseil de Sécurité des Nations Unies de voter des sanctions supplémentaires contre le régime syrien. Le Ministre britannique des Affaires étrangères, William Hague, à, quant à lui, admis que la Grande- Bretagne apportait « un soutient pratique et non-mortel » aux rebelles syriens.

Brigitte Herremans plaide également pour un durcissement des sanctions contre le régime de Bachar al-Assad, au vu de l’échec de la diplomatie et du manque de consensus sur une possible intervention militaire. Les professionnels de la santé affirment pourtant que les sanctions prises par l’Europe ont déjà des conséquences désastreuses sur les couches les plus vulnérables de la population. Le prix du lait et du riz a doublé, et celui du gasoil, triplé. Herremans voudrait que « l’Europe ne limite pas son intervention à la population déjà très pauvre ». Si l’Europe voulait vraiment apporter son aide aux citoyens syriens, elle lèverait les sanctions contre la Syrie, cesserait immédiatement d’intervenir dans le conflit et soutiendrait le dialogue et les négociations parfois complexes.

Mario Franssen, intal
Marc Botenga, coordinateur Partenairs & Politique de Médecine pour le Tiers Monde

Syrië: buitenlandse inmenging is deel van het probleem, niet van de oplossing - De Standaard, 13 augustus 2012
De spijtige defriending van de Syrische revolutie - Europa moet oppositie steunen - De Standaard, 8 augustus 2012

 

Photo by Freedom House , Flickr, CC BY 2.0

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