06/02/15

Mission d'étude à Gaza: Israël devrait répondre de ses actes!

Suite à la guerre de Gaza en juillet 2014, des Médecins attachés aux droits humains en Israël ont entrepris une mission afin d'établir des faits à Gaza. Huit experts médicaux indépendants ont mené trois missions entre août et novembre. Ils ont interrogé les victimes et parlé avec des médecins et des membres du personnel paramédical. Ils présentent leurs conclusions dans un rapport de synthèse.
Nous espérons que davantage de personnes auront le courage de dire non à Israël

Le Dr Louis Reynolds, pédiatre retraité qui vit en Afrique du Sud et membre du mouvement populaire pour la santé (People's Health Movement), était l’un de ces experts. Nous nous sommes entretenus avec lui de ce qu'il a ressenti pendant sa visite à Gaza, ainsi que des travaux de la recherche (Fact Finding Mission - FFM).

Quelles ont été vos premières impressions à Gaza?

Dr. Reynolds: "Vous traversez enfin la frontière, et vous marchez dans un long corridor de fer, et à l’autre extrémité, c’est comme si vous atterrissiez dans un mauvais film de science-fiction : de hauts immeubles à moitié détruits mais encore debout. Vous y entrez et là, vous voyez que des familles vivent dans ces bâtiments, que des enfants y jouent et que des femmes essaient de gérer leur foyer.
Nous sommes entrés dans Gaza pendant le cessez-le-feu. Mais les collègues qui avaient fait partie de la première mission FFM disaient que pendant leur séjour les gens étaient en permanence sous la surveillance de drones. Ces machines qui vous rappellent que nulle part à Gaza, vous n'êtes en sécurité."

 

Vous-même, vous êtes-vous senti menacé?

Dr Reynolds: "Non, au contraire. Les gens sont tellement amicaux et ils vous accueillent dans ce qui reste de leurs habitations. Le fait d’être confronté à leur misère, vous fait oublier vos propres ennuis. La seule chose qui était vraiment menaçante, c’était le trafic, ça oui! Gaza s’étend sur une longueur de 40 km et n’a que quelques km de large, avec un million et demi d’habitants. C’est une immense cible. Si on lance une roquette, on ne peut pas éviter de tuer ou de blesser des hommes, des femmes et des enfants.
On réalise la vérité contenue dans les mots de Desmond Tutu: «Gaza est la plus grande prison à ciel ouvert au monde.»"

 

Quelles sont vos constatations les plus importantes ?

Dr Reynolds: "Nous avons interviewé des victimes et nous leur avons demandé dans quelles conditions elles avaient été blessées. Nous avons découvert que les attaques étaient caractérisées par un bombardement lourd, indistinct et imprévisible de quartiers occupés par des civils. La majorité des victimes avaient été blessées tout près de leurs maisons et elles avaient été attaquées en même temps que des voisins et des membres de leurs familles. Une famille entière au moins avait été décimée.
Souvent, les frappes étaient répétées dans la même zone, avec pour conséquence que des civils et des sauveteurs se trouvaient à leur tour blessés ou tués. Des rapports font état d'équipes médicales attaquées alors qu’elles essayaient d’évacuer des blessés.

Les avertissements des forces militaires israéliennes (IDF) que des attaques étaient imminentes étaient inappropriées, car elles ne prenaient pas les précautions nécessaires pour permettre l’évacuation des civils en toute sécurité. Il n’y avait aucun endroit sûr à Gaza pendant les attaques. Et en outre, je voudrais dire que IDF n’avait absolument aucune considération pour la sécurité des gens et que, bien pire, c'était les gens eux-mêmes qui étaient les cibles.

Nous avons rencontré une frustration énorme du côté des pères : leur rôle traditionnel de protecteurs de la famille était rendu impossible. Il n’y a pas de lieu sûr à Gaza."

 

Avez-vous également interrogé le personnel médical?

Dr. Reynolds: "Pour un médecin, c’était particulièrement choquant.. Nous avons parlé avec un ambulancier dont l’ambulance avait été bombardée alors qu’il arrivait sur le lieu d’un bombardement pour en évacuer les blessés. Il avait perdu une jambe lors de la première frappe. Mais, alors que ses collègues venaient à son secours,  le bombardement avait repris. Il semble que les attaquants essayaient de provoquer le plus de dommages possibles et, par là même, d’empêcher l’évacuation des blessés.

Il est difficile d’imaginer pourquoi des gens commettent de tels actes. Quelle est leur motivation ? Pourquoi une telle haine ? A mon avis cela a un rapport avec l’idée d’un nettoyage ethnique, comme le décrit l’historien Ilan Pappé : les Palestiniens ne sont pas considérés comme des voisins, pas même comme des êtres humains, mais comme un obstacle qu’il faut supprimer."

 

Est-ce cela que vous avez ressenti au cours de votre visite?

Dr. Reynolds: "Ce qui m’a le plus touché au cours de ce séjour si court ce fut le désespoir profond  des gens. Ce que vous voyez, c’est la douleur des mères qui ne peuvent pas offrir une vie meilleure à leurs enfants, des pères qui sont assis dans les rues sans rien faire parce qu’il n’y a pas de travail.

Les enfants, qui à première vue ressemblent à d'autres enfants de n'importe où dans le monde, et qui jouent dans les décombres des maisons détruites. Vous vous rappelez alors que nombre d’entre eux ont vécu déjà trois conflits armés. Que voudraient-ils devenir quand ils seront grands ? Comment voient-ils le monde et la place qu’ils y occupent ? Quels sont leurs rêves pour l’avenir? Ce sont des questions que je pose souvent à mes patients. Je regrette de ne pas avoir eu le temps de les poser à Gaza. 

Une personne a dit : « Le monde entier regarde Gaza et ne fait rien. Les Israéliens sont à l’abri. De ce point de vue, l’ Europe collabore avec Israël en les laissant agir ainsi. »"

 

Je suppose que la mission était une tentative pour briser cette immunité?

Dr Reynolds: "Notre premier appel au monde est : lisez notre rapport. Il fournit une preuve tangible pour dénoncer légalement lequel des deux côtés de ce conflit a violé les droits humains internationaux et le droit humanitaire, et dès lors rechercher justice et réparations.

Nous aimerions aussi qu’il soit procédé à une investigation impartiale sur l’impact de cette guerre, des précédents conflits armés, tout autant que sur l’occupation, tant sur le plan de la santé publique, que de la santé mentale, et des déterminants sociaux de la santé à Gaza.

Dans le passé, nous avons combattu l’Apartheid en Afrique du Sud. Mais c’était différent de Gaza parce que nous savions que le monde entier était à nos côtés et que notre heure viendrait, même face à une terrible répression.

Les Palestiniens sont très vulnérables et ils ont besoin que nous parlions haut et fort pour eux. J’admire l’exemple de ce vieux monsieur de 90 ans, Henk Zanoli, qui avait reçu une médaille d’honneur du gouvernement israélien en raison de sa lutte contre la déportation des Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale. Au cours de la guerre de Gaza certains membres de sa famille qui vivaient à Gaza ont été assassinés.

Mr Zanoli a rendu sa médaille en déclarant: "Après l’horreur de l’Holocauste, ma famille a soutenu de toutes ses forces le peuple juif eu égard à ses aspirations à construire une patrie. Plus de soixante ans plus tard, j’en suis venu à prendre conscience que le projet sioniste comportait depuis le début un ingrédient raciste en ce qu’il aspirait à construire un Etat réservé aux seuls Juifs.

En conséquence, le nettoyage ethnique a pris place au moment même de l’établissement de votre Etat et votre Etat continue de supprimer les Palestiniens dans la bande ouest de Gaza."

Les actions de votre Etat à Gaza ces jours-ci ont entraîné des accusations graves de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. En tant que juriste retraité, cela ne me surprendrait pas que de telles accusations puissent conduire à des condamnations possibles si une justice vraie et non politisée était capable de suivre son cours. Ce qui est arrivé à nos proches parents à Gaza sera sans aucun doute mis sur la table à ce moment-là.

La seule issue possible pour les Juifs d’Israël qui se sont enlisés eux-mêmes dans ce bourbier, c’est de garantir à tous ceux qui vivent sous le contrôle de l’Etat d’Israël les mêmes droits et conditions politiques, sociaux et économiques. Même si cela devait aboutir à un Etat qui ne serait plus exclusivement juif, ce serait un Etat doté d’un haut niveau de droiture sur base de laquelle je pourrais alors accepter le titre de « Justes parmi les Nations » dont vous nous aviez gratifiés, ma mère et moi, en nous attribuant la médaille."

On a du mal à imaginer par quel chemin se sortir de cette guerre sans fin et de cette suite de violations des droits humains. Les paroles de M. Zanoli m'ont apporté un nouvel éclairage, et ce qu'il déclare ci-dessus reflète ce qu'il faudrait, à mon sens, qu'il se produise maintenant."

Vous pouvez lire le raport ici.

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