21/06/18

OPINION: Quand une collègue se fait tuer

À l'initiative de M3M, 27 médecins et professeurs réagissent à la mort de Razan al-Najjar, secouriste à Gaza.
La Belgique pourrait rejoindre un groupe croissant d'autorités, d'acteurs culturels, d'universitaires et d'entreprises au sein du mouvement en faveur du boycott, du désinvestissement et des sanctions.

Le vendredi 1er juin, dans la bande de Gaza, la secouriste palestinienne Razan al-Najjar était abattue par une sniper israélienne alors qu'elle soignait des manifestants blessés. Le fait de porter la blouse blanche et de tenir les bras en l'air à 100 mètres au moins de la clôture de séparation avec Israël n'ont pu lui épargner la balle mortelle.

Sur le plan de l'importance de l'info, la mort de Razan est déjà de l'histoire ancienne. Ce ne sont pas les infos plus récentes – et plus graves - qui manquent : depuis, il y a encore eu bien d'autres tués.

Mais le décès de Razan al-Najjar continue de nous hanter. Nous sommes des secouristes, des médecins, des infirmier(e)s ; des ambulanciers, des aides-soignantes. Nous avons été formés pour sauver des vies. Quand un ou une collègue se fait tuer, cela ne nous laisse pas de marbre. Après le choc initial, permettez nous de récapituler encore une fois les faits.

Depuis le 30 mars, des milliers de Palestiniens protestent en divers endroits, le long de la clôture « de sécurité » qui entoure la bande de Gaza. En agissant de la sorte, ils dénoncent le fait qu'ils sont forcés de vivre dans une gigantesque prison à ciel ouvert.

Le gouvernement israéliena accordé à ses snipers une licence to kill, un permis de tuer en toute impunité, et ses tireurs embusqués ont déjà plus de 130 morts sur la conscience, ainsi que des milliers de blessés dont bon nombre resteront mutilés pour le restant de leurs jours. Nos collègues sur place nous ont fait parvenir des images de graves mutilations, lesquelles suggéraient l'emploi de balles se fragmentant à l'intérieur de la blessure et provoquant de la sorte d'énormes dégâts aux os et aux tissus corporels.

Al-Najjar est la deuxième secouriste tuée par les troupes israéliennes depuis le début des protestations. D'après le ministère palestinien de la Santé publique, plus de 200 autres travailleurs médicaux ont également été blessés et 40 ambulances endommagées.

Dans une déclaration commune, l'Organisation mondiale de la santé et diverses organisations de premier plan des Nations unies ont exprimé leur horreur suite à cette mort violente : « Les attaques contre les équipes médicales à Gaza mettent non seulement la vie et la santé du personnel et des patients en danger mais sapent également la capacité d'ensemble du système de santé à Gaza, qui souffre déjà de sous-financement chronique et subit une énorme pression, encore aggravée par plus de dix ans de blocus militaire. »

Le meurtre délibéré par l'armée israélienne d'une infirmière aisément identifiable au cours d'une manifestation est un acte particulièrement condamnable. Il s'agit d'une violation grave des Conventions de Genève qui garantit une protection particulière aux personnes ne participant pas aux hostilités. En outre, il est malaisé de comprendre comment concilier ce genre d'acte avec l'obligation pour Israël, en tant que puissance occupante, de garantir le bien-être de la population de la bande de Gaza.

Quand une secouriste se fait tuer de la sorte, nous devons entreprendre des actions afin que cela ne se reproduise plus. Le gouvernement belge a déjà condamné le recours disproportionné d'Israël à la violence et a sommé son ambassadrice de s'expliquer. Nous applaudissons cette démarche, mais il serait naïf de croire que cela pourrait inciter Israël à modifier sa politique. Nous emboîtons donc le pas à toute la population palestinienne qui demande instamment que l'on cesse toutes relations économiques, militaires et culturelles avec ce pays tant qu'il ne respectera pas le droit international.

La Belgique pourrait rejoindre un groupe croissant d'autorités, d'acteurs culturels, d'universitaires et d'entreprises au sein du mouvement en faveur du boycott, du désinvestissement et des sanctions (BDS). Récemment, Bologne était la troisième ville italienne à voter un embargo militaire contre Israël. Barcelone a fait de même. L'Albiceleste, l'équipe nationale de football d'Argentine, a annulé son match amical à Jérusalem. De même, Shakira a favorablement répondu à la demande de milliers de ses fans de ne pas se produire à Tel-Aviv. La Belgique ferait bien de s'inspirer de ces exemples. Des sanctions internationales permettraient d'éviter bien des bains de sang supplémentaires.

 

Cette lettre est signée par :

Pr. et Dr Marleen Temmerman, ancienne directrice du département santé reproductive de l'Organisation mondiale de la santé
Pr. et Dr Marc Van Ranst, laboratoire de virologie clinique et épidémiologique, KU Leuven
Pr. ém. Jan De Maeseneer, médecine générale et soins de première ligne, Université de Gand
Pr. et Dr. Paul Van Royen, professeur de médecine générale, doyen de la faculté de médecine et des sciences médicales, Université d'Anvers
Dr Natalie Eggermont, urgentiste
Dr Anne Delespaul, généraliste, Médecine pour le Peuple
Dr Hanne Bosselaers, généraliste, Médecine pour le Peuple, anciennement médecin à Gaza
Dr Dirk Van Duppen, généraliste, Médecine pour le Peuple, conseiller au CPAS et conseiller communal
Dr Sofie Merckx, généraliste, Médecine pour le Peuple, conseillère communale à Charleroi
Wim De Ceukelaire, directeur, G3W-M3M
Dr Benoit Nemery, faculté de médecine, KU Leuven
Dr Wouter Arrazola de Oñate, médecin, chercheur, Public Health and Inequity
Dr Selwa Othman, urgentiste
Pr. Perrine Humblet, École de santé publique, ULB
Dr Geert Van Moorter, urgentiste
Dr Rita Vanobberghen, généraliste, Médecine pour le Peuple
Dr Naima Hammami, spécialiste de la lutte et de la prévention contre les maladies infectieuses, Communauté flamande, Soins et Santé
Dr Lieve De Lille, pédiatre
Dr Hakim Zoubeïdi, urgentiste
Dr Daan Van Brusselen, pédiatre
Pr. et Dr Stéphanie De Maesschalck, groupe de recherche Equity in Healthcare, Université de Gand
Dr Sigrid Huyghe, généraliste
Dr Sarah Swannet, généraliste
Dr. Mie Branders, généraliste, Médecine pour le Peuple
Dr. Nele Vandenbemt, généraliste, Médecine pour le Peuple
Dr. Peter Decat, généraliste, professeur de médecine générale, Universiteit Gent
Pr. et Dr. Chris Depredomme, généraliste, Médecine pour le Peuple

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