08/08/14

Pas d’aide efficace à Gaza sans l’action politique

Des médecins, des juristes et des professeurs d’université appellent à des mesures contre Israël. Il semble couler de source que les ONG belges appellent à ce que l’on active les canaux de l’aide. Mais est-ce si évident ? Pour réellement faire la différence, l’aide doit être couplée à l’action politique de nos décideurs. Le premier besoin des Palestiniens, c’est le respect du droit international. Si l’on veut véritablement leur venir en aide, il ne suffit pas de compenser les dommages, il faut rendre possible le développement durable de leur pays.
L’invasion israélienne et les violations du droit international humanitaire qui en découlent doivent être sévèrement condamnées.

L’aide publique belge au développement attribuée à l’Autorité palestinienne entre 2008 et 2014 s’est élevée à 150 millions d’euros. A ce montant, il convient d’ajouter 50 millions d’euros d’aide humanitaire aux Territoires palestiniens occupés. L’Union européenne y a quant à elle investi, depuis le dernier conflit de 2008-2009, un montant de 1,76 milliard d’euros en aide humanitaire et au développement. Dans la Bande de Gaza, ces montants ont principalement permis de répondre aux besoins aigus de la population, notamment aux pénuries alimentaires. Une véritable reconstruction a été impossible, du fait du blocus israélien, qui empêche notamment la livraison de matériel de construction. A chaque reprise du conflit armé, nous voyons se reproduire le même schéma : les infrastructures palestiniennes (maisons, écoles, hôpitaux, etc.) sont détruites et une  crise humanitaire s’ensuit.

Israël a déjà annoncé un plan par lequel la communauté internationale serait (à nouveau) «autorisée» à financer la reconstruction, en échange de son appui dans le processus de désarmement de Gaza. Il est certain que l’Europe sera à nouveau présente au travers de son aide humanitaire. Une aide immédiate est en effet une obligation morale dans de telles circonstances. Mais cet investissement ne peut absolument pas signifier pour l’Europe de payer une nouvelle fois, après le conflit, pour les dommages causés quelques semaines auparavant. La générosité avec laquelle l'Europe est prête répondre aux besoins humanitaires des habitants de Gaza est en contraste frappant avec l'absence de volonté politique, économique et diplomatique pour s’attaquer aux causes profondes de ce conflit.

Les dommages humains et psychologiques de ce blocus et des guerres qui se suivent de près ne peuvent être négligés. Après la prise de pouvoir par le Hamas à Gaza en 2007, Israël a mis en place une fermeture de la Bande de Gaza. Celle-ci a entraîné la fermeture de 4000 lieux de travail et a rendu 80% de la population dépendante de l’aide alimentaire. Le chômage est passé de 18,7% à 40,8% depuis 2000. Chez les jeunes de 15 à 30 ans, ce taux s’élève même à 60%. Plus grave : l’UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient) pose sérieusement la question de la viabilité de Gaza d’ici 2020, du fait des dommages portés aux infrastructures fondamentales (entre autres en matière d’accès à l’eau) et à l’impossibilité de les réparer.

Mais la situation en Cisjordanie est elle aussi dramatique. Le développement de la Palestine est rendu pratiquement impossible et les projets d’aide sont fréquemment détruits. Banque mondiale et FMI mettent en évidence depuis longtemps l’impossibilité d’une croissance économique durable en territoire palestinien occupé aussi longtemps que le climat politique reste inchangé et que les colonies continuent à s’étendre. Le spectaculaire effondrement de l’économie de marché dans les Territoires palestiniens occupés rend ceux-ci encore plus dépendants de l’aide. Malgré les compétences des Palestiniens et la quantité d’aide acheminée, cette région est l’une des rares au monde où l’on parle actuellement de « dé-développement » : la destruction de toute opportunité de développement.

Bien entendu, les bailleurs doivent actuellement se concentrer sur la réponse aux besoins humanitaires. Comme organisations de coopération au développement, nous exigeons que l’aide aille de pair avec le droit international et les résolutions pertinentes des Nations Unies : un Etat palestinien viable, dans ses frontières de juin 1967.

Afin d’assurer l’efficacité de l’aide, tout dommage causé à des projets soutenus par l’Europe à Gaza, mais aussi en Cisjordanie, doit être calculé et des réparations exigées d’Israël avant que de nouveaux fonds de reconstruction soient activés. Israël doit cesser de détruire les projets d’aide financés par l’UE et rembourser les dommages dont il se rend responsable. Dans les cas où ce sont des groupes palestiniens qui portent la responsabilité, ils doivent d’ailleurs y être confrontés de la même manière.

Nous ne faisons pas seulement appel à l’aide humanitaire, mais au pouvoir politique. Les décideurs doivent aussi sortir de leur réserve et exiger la fin du blocus de Gaza et de l’occupation israélienne. Concrètement, l’Europe doit soutenir toute initiative dans le cadre des Nations Unies pour enquêter sur les violations du droit international. L’invasion israélienne et les violations du droit international humanitaire qui en découlent doivent être sévèrement condamnées, comme cela a déjà été le cas vis-à-vis des groupes armés palestiniens, et des sanctions prises contre les responsables. L'impunité est rarement un terrain fertile pour une paix durable.

Tout comme les médecins qui refusent que leurs soins rendent leurs patients encore plus malades, ou comme les avocats revendiquent le droit et non l’injustice, nous défendons l’honneur de notre profession. A l’avenir, l’aide ne peut plus être utilisée, sous couvert de charité, pour cacher le long étranglement économique des Territoires palestiniens, mais doit être intimement liée à l’action diplomatique, comme un véritable instrument de solidarité et un levier pour une paix durable et pour le développement.

Nicolas Van Nuffel, Responsable du plaidoyer politique, CNCD-11.11.11; Bogdan Vanden Berghe, Directeur général de la coupole flamande 11.11.11; Wim De Ceukelaire, Directeur de Médecine pour le Tiers-Monde; Stefaan Declercq, Directeur d’Oxfam-Solidarité; Lieve Herijgers, Directrice de Broederlijk Delen; Annuschka Vandewalle, Secrétaire général de FOS-socialistische solidariteit; Joris Rossie, Directeur d’Oxfam Wereldwinkels.

Foto: Union of Health Work Committees (UHWC) Gaza

 

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