17/06/14

Philippines : L'Europe doit arrêter de promouvoir la commercialisation des soins de santé qui accroit les inégalités

Encore aujourd'hui aux Philippines, 28 femmes sur 100 accouchent sans aucune aide, une situation qui montre bien le manque flagrant d'accès aux soins de santé. Alors qu'en Belgique, ce sont huit femmes qui meurent chaque année pendant leur grossesse ou l'accouchement, aux Philippines, il s'agit de huit femmes par jour. Aux Philippines, 194 enfants de moins de cinq ans meurent chaque jour alors qu'en Belgique ce chiffre n'est que d'un enfant par jour. Selon nos partenaires philippins, la politique actuelle de privatisation accroit les inégalités.
Principalement les plus pauvres meurent sans n'avoir jamais vu de médecin

Les partenaires locaux critiquent la politique des privatisations aux Philippines

Le gouvernement Aquino soutient que les « partenariats public-privé (PPP) » constituent la seule option pour répondre aux besoins de santé et à l'accroissement de la population aux Philippines. La sous-traitance des hôpitaux publics au secteur commercial engendrera, comme annoncé par le ministre de la Santé publique Enrique Ora, des économies au niveau des dépenses du gouvernement et en même temps un progrès en matière de santé publique. 1 2 Nos partenaires philippins - IBON, Council for Health and Development (CHD) et Advocates for Community Health - y pensent différament. Jour après jour, ils doivent faire face aux besoins énormes de la population et au manque d'accès aux soins de santé. La commercialisation des services de santé diminue l'accès aux soins de santé et accroît les inégalités.

 

Quel est le rôle de l'Europe?
La Commission européenne (CE), le deuxième plus grand donateur des Philippines dans la coopération au développement, est en faveur de la réforme des soins de santé aux Philippines. L'Union européenne avait déjà donné son accord pour soutenir de 33 millions d'euros le "Health Sector Reform Agenda» du gouvernement philippin. Le dernier document stratégique UE-Philippines publié (2007-2013) affirme que «la poursuite des privatisations est cruciale et urgente."

 

Dans beaucoup de pays en développement, le secteur public de la santé n'a pas assez de moyens. N'est-ce dès lors pas une bonne chose de voir les autorités et le secteur commercial s'associer ?

 

Aux Philippines, les plus désavantagés vivent dans des bidonvilles. Ils viennent habiter en ville pour travailler et avoir une vie meilleure, mais ce qu'ils y trouvent n'est que pauvreté, conditions non hygiéniques et exposition à la pollution. Bien qu'ils soient les plus vulnérables à la maladie, ils ont le moins accès aux soins de santé.

 

Aux Philippines, le secteur commercial n'investit que dans des hôpitaux spécialisés situés dans des villes. Les zones rurales, où la majorité de la population habite, sont totalement laissées pour compte. De plus, pour des soins de santé privés lucratifs, il faut payer des montants élevés que les pauvres - tant dans les villes qu'à la campagne - ne peuvent pas se permettre. Ils doivent donc retomber sur les soins de santé publics.

 

De surcroît, les travailleurs de la santé quittent le secteur public pour des hôpitaux privés qui offrent de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires. Les Philippines forment également massivement des travailleurs de la santé qui quittent ensuite le pays. Ils sont donc à la base trop nombreux mais, en raison de cette fuite des cerveaux, la population pauvre et rurale est laissée pour compte et manque de médecins et d'infirmiers.

 

La sous-traitance des soins de santé à des investisseurs commerciaux se fait donc au détriment du secteur public. En même temps, le budget du gouvernement consacré aux soins de santé publics est réduit. Les centres médicaux publics dispensent donc souvent des soins de mauvaise qualité en raison du manque de moyens.

 

Le secteur commercial offre donc des soins de meilleure qualité ?

 

Ce n'est pas nécessairement le cas si « soins de qualité » est entendu comme « l'offre du meilleur traitement au diagnostic posé ». Une enquête scientifique montre en effet que, plus souvent que leurs collègues du secteur public, les médecins du secteur privé ne respectent pas les recommandations thérapeutiques internationales.

 

Au Pérou, au Mexique et au Chili, les césariennes ont d'un coup été beaucoup plus pratiquées après la privatisation de l'obstétrique. Les médecins y ont été amenés car les césariennes rapportent plus que les accouchements normaux. Pourtant, les césariennes ne sont indiquées que pour certaines raisons médicales (comme une urgence ou une mauvaise position du bébé), justement car elles impliquent de plus grands risques pour la mère.

 

De plus, une enquête récente semble montrer que dans divers pays en développement, les médecins du secteur commercial connaissent considérablement moins bien les traitements adéquats. En Afrique sub-saharienne, les médecins du secteur lucratif administrent souvent des antibiotiques inutiles à des enfants qui ont la diarrhée, à la place des sels de réhydratation orale prescrits3. Cette prescription irrationnelle de médicaments entraîne une résistance aux antibiotiques, ce qui implique un risque pour toute la population mondiale.

 

Pourtant, on dit souvent que le secteur privé est plus efficace que le secteur public.

 

Efficacité signifie obtenir les meilleures résultats possible avec le budget disponible. Cependant, avec la privatisation, les dépenses des autorités augmentent pendant que la santé publique se détériore. Le Liban possède l'un des systèmes de santé les plus privatisés du Tiers Monde. Le pays accorde deux fois plus d'argent aux soins de santé que le Sri Lanka, un pays qui se situe beaucoup plus bas sur l'échelle de développement des Nations Unies. Et pourtant, malgré les dépenses élevées, la mortalité infantile et la mortalité maternelle sont respectivement 2,5 et 3 fois plus hautes au Liban. En sous-traitant ses soins de santé au secteur commercial, la Chine a quelque peu délaissé la médecine préventive, ce qui a fait diminuer le taux de vaccination chez les enfants et a soudainement provoqué plus de maladies infectieuses. En Colombie aussi, après les larges privatisations de 1993, moins d'enfants ont été vaccinés et de plus nombreux cas de tuberculose ont vu le jour. On dépense donc plus, alors que les résultats en matière de santé reculent.

 

L'Europe doit arrêter de promouvoir la privatisation
Le développement économique est considéré comme la panacée pour créer la prospérité et le bien-être. Toutefois, une plus grande part du secteur commercial dans les soins de santé crée des inégalités dans l'accès aux soins de santé et donc des inégalités de santé. Par conséquent, l'UE devrait s'abstenir de soutenir des programmes de privatisation et la commercialisation dans le secteur de la santé.

 

3 Sood, N., & Wagner, Z. (2014). Private Sector Provision of Oral Rehydration Therapy for Child Diarrhea in Sub-Saharan Africa. The American Journal of Tropical Medicine and Hygiene. doi:10.4269/ajtmh.13-0279

4 Basu, S., Andrews, J., Kishore, S., Panjabi, R., & Stuckler, D. (2012). Comparative performance of private and public healthcare systems in low- and middle-income countries: a systematic review. PLoS Medicine, 9(6), e1001244. doi:10.1371/journal.pmed.1001244

Photo: enocrenzee.wordpress.com

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