11/05/15

Philippines: quand les victimes climatiques s'organisent

M3M a rencontré Efleda Bautista, présidente du mouvement philippin People Surge. Elle est en Belgique pour témoigner de son expérience et montrer que le changement climatique existe déjà et fait des centaines de milliers de victimes. Nous devons travailler ensemble pour être plus forts et faire valoir la justice climatique!
Ensemble, nous serons plus forts contre le changement climatique et l'impérialisme

Qu'est ce que le People Surge?

Le People surge est né après le passage du typhon Haiyan. Il s'agit d'une alliance pour les survivants de Haiyan. La venue du typhon  fut une réelle suprise pour nous, même si nous avons l'habitude des typhons aux Philippines. Celui-ci est le plus fort que nous n'ayons jamais connu. Neuf régions ont été affectées. Celle qui a été la plus touchée est la région “huit”, spécialement à Tacloban. Deux millions de maisons ont été  entièrement démolies, 13% de la population philippine a été affectée et environ 4 millions de personnes ont été déplacées. Il n'y avait ni électricité, ni nourriture, ni réseau. Nous ne pouvions pas parler avec le reste du monde. L'aide du gouvernement n'est arrivée qu'une semaine après le passage du typhon.

Comment vous êtes-vous organisés?

Deux mois se sont écoulés avant que nous nous organisions. Ces deux mois furent réellement éprouvants. Surtout pour les personnes vivant de l'agriculture car l'entièreté de leurs récoltes et de leurs terres ont été complètement détruites. Nous n'avions pas d'autres choix que de nous rassembler, nous organiser, nous aider, trouver de la nourriture et bien sûr construire nos maisons.

Avant Haiyan, il existait déjà des groupes organisés dans le secteur de l'agriculture, de la pêche, etc. Nous avions déjà connu ce genre de catastrophe comme par exemple en 2006, où il y a eu une crue brutale. J'étais à ce moment déjà impliquée à organiser l'aide pour les victimes. Après deux ans, des membres de l'armée philippine sont arrivés et des centaines de personnes ont dû être déplacées. J'étais présente pour les aider. Nous avons alors créé une alliance pour répondre aux besoins des survivants.

Quelle aide concrète apportez-vous aux victimes?

Nous analysons les besoins des victimes, nous essayons de découvrir ce qui leur est arrivé, si de l'aide leur est parvenue et si oui pendant combien de temps. S'il n'y a pas eu d'aide, nous allons les voir sur place. Nous mobilisons la population. Elle va jusqu'à Tacloban  et va au département du travail social et du développement qui est le centre d'assistance et de réhabilitation.

Avec d'autres ONG partenaires, nous organisons les gens. Nous leur donnons plus d'informations sur leurs droits, nous les éduquons par rapport à  certaines problématiques et nous leur apprenons comment ils peuvent survivre avec certains moyens de subsistances comme par exemple l'agriculture biologique. Nous préparons aussi la population aux catastrophes naturelles. Nous aimerions mettre en place un système d'alerte via SMS en cas de typhon, ce qui permettrait d'évacuer les gens à temps et de diminuer le nombre de victimes. Nous pensons également à construire un centre d’évacuation dans lequel tout le monde pourrait venir se réfugier s'il y a un autre typhon.

Nous voulons aussi mettre en lumière la corruption de notre gouvernent. Par exemple, six mois après le passage du typhon, deux municipalités sont venues à Tacloban pour recevoir les 25 kilos de riz promis tous les 15 jours par le gouvernement. Cette aide ne leur était jamais arrivée. Selon le gouvernement, comme ils ne font pas partis du périmètre des “50 kilomètres” affectés par Haiyan, il n'y avait pas de budget pour eux. Pourtant, il y a des millions et des millions de pesos qui ont été donnés au gouvernement philippin mais dont nous n'avons toujours pas vu la couleur.

Avec 25 membres du People Surge, nous avons exprimé notre inquiétude aux membres du Congrès à Manille en février et mars 2014. Nous avons été dans les différents bureaux  pour demander de l'aide et de l'assistance mais il n'y en avait hélas aucune. Au contraire,  nous avons été insultés, ce qui attriste davantage les survivants.  Nous voulons que le monde entier sache ce qu'il se passe aux Philippines et la corruption qui existe au sein de notre gouvernement. Pour ce faire, nous mobilisons la population au sein des différents départements. Nous avons organisé des formations en leadership et nous leur donnons des informations sur leurs droits. Nous ne sommes que 20 000 dans le People Surge mais il y a des millions de victimes qui pourraient rejoindre le mouvement. Hélas, nous sommes menacés par ce même gouvernent qui est censé nous aider. Il y a déjà eu deux cas de meurtres extra-judiciaires au sein des membres du People Surge. Nous ne sommes pourtant que de simples personnes qui demandons ce qui est juste de réclamer.

Pourquoi le gouvernement philippin n'aide-t-il pas la population?

Le gouvernent ne prend pas nos réclamations au sérieux car il accorde davantage d'attention et d'importance aux grandes entreprises qui viennent chez nous pour faire du profit. A Tacloban par exemple, de grands shopping centers ont été construits au centre de la ville ainsi que de grands hôtels luxueux. Vous avez donc là-bas des grandes entreprises alors qu'il y a encore des milliers de survivants qui sont dans des maisons temporaires attendant l'aide du gouvernement. Aucune école n'a été construite. Deux millions de maisons ont été détruites mais seulement 500 ont été reconstruites et payées par le gouvernement. Il nous a donné de l'argent pour construire des maisons mais on ne peut rien faire avec 1000 pesos. En plus, tout le monde ne peux pas avoir accès à cette aide. Ceux qui ont un travail et qui peuvent avoir un un emprunt sont exclus de ce programme. Ceux qui viennent des “No Build zone” sont aussi exclus car ils ne peuvent pas retourner là-bas alors que ce sont des milliers de pêcheurs et de personnes ordinaires qui ont été déplacés. Ils sont actuellement dans des tentes ou des maisons temporaires.

Il y a pourtant eu des millions et millions de dons mais nous n'en avons jamais vu  la couleur.  Un an et demi après le typhon, rien n'a réellement changé dans la vie des survivants. Ils  n'ont toujours pas de maison et il n'y a pas de travail pour eux. Les paysans ont reçu des semences qu'ils se partagent entre eux et sèment à nouveau pour reconstruire leur vie.

Nous avons été colonisés pendant des centaines d'années. Maintenant, nous faisons face à un autre type de colonisation. Nous sommes sous l'intervention étrangère qui pille nos ressources naturelles. Nous avons aussi peur du retour des bases américaines dans le pays. Surtout depuis qu'il y a eu cet accord entre le Président des Philippines et des Etats-Unis, EDCA (Enhanced Defense Cooperation Agreement) qui donne accès aux troupes américaines et leur permet de retourner aux Philippines pour s'entraîner. Le territoire philippin est, pour les États-Unis, stratégique d'un point de vue géopolitique. Nous faisons partie de leur plan pour étendre leur pouvoir à travers le monde. Pas seulement d'un point de vue politique mais aussi économique et culturel. Ils veulent que nous soyons compétitifs et cela signifie donc que nous devons “exporter” notre pays: nos ressources naturelles mais aussi les personnes qui ont un diplôme alors que nous avons besoin d'eux dans le pays.

Mais Haiyan n'est pas qu'une catastrophe naturelle. C'est aussi un problème de justice climatique. Le changement climatique et la pollution sont principalement engendrés par les pays plus riches. Ma visite en Belgique veut faire prendre conscience aux personnes ici que le changement climatique existe réellement. Nous sommes tous dans le même bateau. Il faut que les organisations de solidarité Nord-Sud, environnementales et politiques se soutiennent. Ensemble nous serons plus forts contre le changement climatique et l'impérialisme.

Nous nous rapprochons de la COP21 qui a lieu à Paris en décembre 2015, quel est notre rôle sur place selon vous ?

Nous ne pensons pas que le gouvernent, seul, pendra la bonne décision. Nous croyons dans le pouvoir du peuple. C'est à lui de contraindre notre gouvernement à faire ce qu'il doit faire.

J'avais été invitée à la Marche Climatique à New York en septembre 2014 mais j'ai été un peu déçue. Quelque chose manquait. J'aurais cru qu'on sortirait de cette marche avec une déclaration commune que nous pourrions présenter au Sommet des Nations Unies. Mais il n'y avait rien de cela. Chacun avait son propre agenda. Certains étaient contre le gaz de schiste, d'autres contre le nucléaire, d'autres pour les énergies renouvelables mais ils ne voyaient pas les connexions entre eux. Pourtant, nous avons besoin d'être unis et de ne faire plus qu'un. Si nous avions eu cette déclaration, nous aurions peut-être eu plus de pouvoir. En réalité, nous ne sommes que les “précurseurs”. Mais notre mouvement devient de plus en plus fort !

Que pouvons-nous faire, ici en Belgique?

En cas de catastrophes naturelles, il est important que vous ne donniez pas votre argent à n'importe qui. Il faut que l'argent aille vers les organisations locales et non au gouvernement. Il y a des millions et millions qui ont été volés. Même l'assistance qui était dans les containers n'est jamais arrivée. Les vêtements, l'alimentation ont été brûlés ou vendus dans les shopping centers afin de se faire de l'argent.

Si vous organisez une activité, n'hésitez pas à dire “Nous sommes avec vous”. Ou dans le sens inverse, nous pouvons ici soutenir vos activités. Ces messages de solidarité sont très importants.

Enfin, n'hésitez pas à diffuser notre histoire. Il faut qu'un maximum de personnes à travers le monde soit au courant de ce qu'il se passe aux Philippines. Ensemble, nous pourrons changer les choses.

 

#1 Les "No Build Zone" sont des zones, principalement côtières qui ont été complètement détruites par le passage de Haiyan. La population, principalement des pêcheurs, vivant en bordure de mer s'est vue interdire par le gouvernement de retourner à cet endroit pour reconstruire leurs maisons. Soi-disant parce qu'il s'agit de zones trop risquées pour la population. En réalité, le gouvernement a vendu ces terres pour y construire des infrastructures touristiques et se mettre de l'argent dans les poches.
 

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