04/03/14

Philippines, quatre mois après Haiyan: un âge d'or pour investir?

Le 8 novembre 2013, l'enfer se déchaînait sur les îles du centre des Philippines. Le typhon Haiyan (Yolanda, de son nom local) a traversé le pays d'Est en Ouest, ne laissant derrière lui que destruction: les dégâts à l'infrastructure et à l'agriculture sont incalculables. Plus d'un million de maisons ont été détruites et quatre millions de personnes se sont retrouvées à la rue du jour au lendemain.
Partout dans le monde, les gens demandent à manger après une catastrophe. Pas aux Philippines. Les paysans demandent des semences. Les pêcheurs demandent des bateaux. Ils veulent compter sur leurs propres forces, et ça, c'est réellement inspirant!

Près de quatre mois plus tard, la plupart de ces familles ne peuvent même pas encore songer à reprendre le cours de leur vie. Les demandes que les autorités locales font à leur gouvernement ne reçoivent pas beaucoup d'enthousiasme. Les agences internationales révèlent poliment dans des déclarations officielles que l'aide "tarde à venir" et que "il y a encore beaucoup de travail".

Les autorités locales sont moins attachées à la diplomatie à la petite semaine et se plaignent de n'avoir reçu pratiquement aucune aide de Manille. La population locale commence à s'organiser et à crier son mécontentement.

 

 

Ignorance ou stratégie ?

 

Il y a sans aucun doute des motifs d'insatisfaction. Les anecdotes sur des erreurs et l'inefficacité sont légion. Il suffit de pointer le fait qu'on recherche encore des corps quatre mois après la catastrophe. Bien que le bilan officiel de 6.200 victimes soit établi depuis longtemps, on retrouve encore jusqu'à trois cadavres chaque jour.

 

A cause des craintes de corruption massive, le gouvernement philippin a promis une transparence totale concernant l'aide d'urgence reçue au moyen d'une base de données publique. AGHAM, une organisation de scientifiques progressistes, a récemment réalisé une analyse de ces chiffres et les a comparés aux données des rapports gouvernementaux. Leurs conclusions ne sont pas tendres. A peine 1,6% de la population touchée aurait bénéficié du programme "cash for work" par le biais duquel les victimes du typhon reçoivent de l'argent pour aider à la reconstruction. Moins de 0,2% des familles touchées auraient été relogées, cent jours après la catastrophe. Est-ce le fait de l'ignorance ou de la corruption ?

 

Il semble que, derrière ces maladresses involontaires, se dessine un plan plus large. Depuis le début, les autorités philippines ont laissé le champ libre à deux puissants acteurs en coulisses: le milieu des affaires et l'armée américaine. Ces deux acteurs ne font pas mystère qu'une catastrophe leur offre une excellente occasion d'investir.

 

 

Âge d'or

 

Tandis que le gouvernement philippin a à peine un pied sur le terrain dans la zone touchée, le milieu des affaires philippin a démontré qu'il envisage la reconstruction avec confiance. Le 22 novembre, moins de deux semaines après le typhon, l'homme d'affaires philippin Hans Sy a organisé une réunion de 50 magnats de la finance asiatiques sur les investissements résistants aux catastrophes sous le titre: "Incitants pour des investissements robustes".

Hans Sy descend de la famille la plus riche des Philippines, il est président des centres commerciaux SM, chaîne dominant le commerce de détail dans tout le pays. Pendant son temps libre, l'homme est également conseiller à l'Office for Disaster Risk Reduction (UNISDR) des Nations Unies et c'est dans ce cadre qu'il a pris cette initiative.

 

Sy a exposé au cours de cette conférence qu'on attendait beaucoup du secteur privé pour la reconstruction des zones sinistrées. "Après cette catastrophe, de plus en plus d'entreprises sont convaincues qu'il faut faire des investissement pour résister aux catastrophes" a-t-il dit. Kevin Snowdon, directeur chez Willis Re, a renchéri: "La période post-catastrophe est un véritable âge d'or pour nous permettre de travailler sur la prévention à long terme et de changer la manière dont nous collaborons tous ensemble". "Tous ensemble" faisait surtout allusion à la coopération entre le secteur privé et le gouvernement.

 

Pareille promotion des partenariats public-privé était autrefois taboue au sein des institutions des Nations Unies. Cette retenue est en train de disparaître à une vitesse folle et les Philippines constituent sans aucun doute un test pour cette nouvelle approche. Dans les semaines qui ont suivi la catastrophe, tant le Pacte mondial que le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations Unies ont envoyé un représentant à Manille pour assurer la coordination avec le secteur privé. Le Pacte mondial est une initiative de l'ONU dont l'objectif est de favoriser la concordance des stratégies des multinationales et du secteur de la coopération au développement. L'OCHA a envoyé Karen Smith, point de contact de l'agence onusienne avec le milieu des affaires. C'était la première fois que ces deux institutions onusiennes s'engageaient d'une telle manière pour la coopération entre les secteurs public et privé suite à une catastrophe.

 

 

Assistant présidentiel à la main de fer

 

Le secteur privé l'a jouée plus serré que le gouvernement philippin. Il ne lui a fallu qu'un mois pour que le Président Aquino nomme un Assistant présidentiel à la Reconstruction. Ce n'est nul autre que Panfilo "Ping" Lacson, qui est tout sauf quelqu'un d'irréprochable. Bien que Lacson ait nagé en diverses eaux troubles, sa carrière n'a jamais touché de près ou de loin à la reconstruction. Plutôt à la répression et à la violation des droits de l'homme.

 

Lacson a fait carrière dans les années '70 sous la dictature de Marcos, dans la tristement célèbre police militaire, responsable de la répression de l'opposition politique à Manille. Après la restauration de la démocratie présidentielle en 1986, il a poursuivi sa carrière dans la police jusqu'à devenir, au tournant du siècle, le bras droit du président Estrada dans la lutte contre le crime organisé. Tout au long de sa carrière, il fut connu pour sa main de fer et ses méthodes peu orthodoxes, qui l'ont fait tremper dans plusieurs affaires de torture et d'assassinat.

 

Lorsque Estrada fut évincé en 2001 en raison de la corruption galopante (même à l'échelon philippin!), Lacson s'est lancé en politique. Grâce à ses relations avec le toujours influent Estrada, il a pu s'installer dans un siège de sénateur. Cependant, en 2010, il a dû quitter le pays pendant un an pour échapper aux poursuites judiciaires dans le cadre d'affaires de meurtre datant de l'époque où il était chef de la police.

 

Les raisons pour lesquelles cet homme-là a été chargé de la reconstruction suite à l'une des plus grandes catastrophes de ces dernières années sont une énigme. Ce n'est un secret pour personne que Lacson brigue la présidence en 2016. Ce nouveau mandat tombe évidemment à pic pour lui.

 

 

Chacun sa part

 

Tout de suite après l'annonce de sa nomination, Lacson a donné le ton en expliquant sa vision de son rôle et de celui du gouvernement dans la reconstruction: un coordinateur qui suit la situation et surveille. "C'est au secteur privé de prendre l'initiative de financer la reconstruction et le développement" a-t-il dit, "et c'est d'autant plus valable pour les grands groupes, en vertu de la responsabilité sociétale des entreprises."

 

Lacson a ainsi mandaté les fondations Philippine Business for Social Progress (PBSP) et Philippine Disaster Recovery Foundation (PDRF), deux organisations au sein desquelles les grands groupes du pays sont représentés. Ensemble, ils ont divisé les 171 communes les plus touchées en 24 zones. Ces zones ont ensuite été réparties entre les grands groupes, qui vont habituellement de pair avec l'une ou l'autre dynastie politique et économique du pays.

 

L'île de Negros et une partie de l'île de Panay ont par exemple été attribuées aux Ayalas, une vieille famille aristocratique qui a d'importants intérêts dans l'immobilier. Cette famille figure d'ailleurs au 6ème rang sur la liste des familles philippines les plus riches dressée par Forbes. Le magnat du transport maritime Aboitiz, au 7ème rang sur cette même liste des super-riches, s'est vu confier la reconstruction de la ville portuaire de Cebu. La ville durement touchée de Tacloban échoit à la famille Razon (4ème rang selon Forbes). Metrobank de la famille Ty (9ème rang) se charge de la ville de Palo. Même la famille Zamora (« seulement » au 34ème rang) s'est vue attribuer une partie de l'île de Samar. Coïncidence ou pas, ces magnats des mines ont reçu la côte inhospitalière de l'est de l'île, bien moins intéressante pour le tourisme.

 

Le rôle de ces partenaires privés dans « leur » région n'est pas seulement de financer la reconstruction. Ils sont également supposés assurer eux-mêmes la mise en œuvre, le suivi et la gestion des projets. Lacson a souligné que ces entreprises le font entièrement gratuitement: "Leur seule motivation est le potentiel commercial de ces zones."

 

Chacun y trouve son compte donc: les groupes industriels de transport maritimes peuvent prendre les commandes de la reconstruction dans les villes portuaires, les magnats de l'immobilier ont le champ libre dans les régions intéressantes pour le tourisme et le reste tombe dans l'escarcelle du secteur minier.

 

 

 

Sea, sun & Coca-Cola

 

D'autres ministères suivent ​​la même ligne. Sur de vastes zones le long de la côte de Samar et de Leyte, le Ministère philippin de l'Environnement a décrété l'interdiction de construire des maisons à moins de 40 mètres du rivage. Cela a provoqué la colère des petits pêcheurs. S'ils ne peuvent pas reconstruire leurs maisons tout près du rivage, ils perdront aussi leurs moyens de subsistance, obtenus grâce à la pêche. Parallèlement, le Ministre de l'Environnement ne cache pas qu'il a d'autres projets pour les zones côtières. Il veut faire de l'écotourisme la plaque tournante du développement. Pas étonnant que les groupes immobiliers aient joué des coudes pour être de la partie.

 

Le partenariat public-privé dans la reconstruction n'est pas une invention des Philippins. Lacson en a repris la recette auprès de l'agence américaine de développement USAID. Lorsque le Secrétaire d'Etat John Kerry est venu en visite aux Philippines en décembre, il a fièrement annoncé que l'USAID venait de conclure un partenariat avec Procter & Gamble et Coca-Cola. L'USAID devrait reconstruire des petites boutiques, les échoppes « sari-sari » typiques qui font partie de l'économie de subsistance des Philippins. P & G et Coca-Cola fourniront des capitaux, en partie sous forme de prêts, afin que les propriétaires de ces sari-sari puissent reconstituer leurs stocks.

 

Que ce soit dans les bidonvilles ou dans la campagne reculée, il est traditionnellement plus facile de trouver des sodas et des shampooings que de l'eau dans les sari-sari. Le réseau de ces petites échoppes est essentiel pour la distribution de Coca-Cola et de P & G. Ainsi, l'"aide au développement" des États-Unis s'assure désormais que toute perturbation due à une catastrophe soit de courte durée. Avant même que tous les corps soient retrouvés, c'est business as usual et les produits Coca-Cola et P & G seront à nouveau disponibles à la vente dans le moindre recoin du pays.

 

 

Invasion militaire américaine

 

En tant qu'une des rares ex-colonies des États-Unis, les Philippines entretiennent une relation spéciale avec ce pays. Les États-Unis considèrent les Philippines comme leur pion dans la région et l'armée américaine y disposait d'importantes bases militaires jusqu'en 1991. Depuis début 2002, l'armée américaine est à nouveau présente sur le sol philippin dans le cadre de la "guerre contre le terrorisme", sous le couvert d'exercices conjoints.

 

Dans les 48 heures qui ont suivi le passage du typhon, les militaires américains se trouvaient déjà dans la région la plus touchée. En quelques jours, 300 soldats américains sont arrivés depuis des bases américaines au Japon. Après une semaine, l'armée américaine avait rouvert l'aéroport de Tacloban, la principale ville des îles de Samar et de Leyte, et contrôlait l'accès à l'ensemble de la région. Pour finir, un porte-avions, quinze C-130 américains et 8.000 soldats participaient aux opérations.

 

Pour savoir pourquoi l'armée américaine offrait son aide avec tant d'enthousiasme, il fallait lire la presse américaine. Dans une colonne de USA Today, Jonah Blank, analyste politique à la RAND Corporation, a répondu à cette question en expliquant les opérations aux Philippines à l'opinion publique américaine, à savoir que déployer des moyens militaires pour l'aide d'urgence est "un investissement dans le futur remarquablement efficace, et moins cher". Il a rappelé que les opérations du porte-avions USS Abraham Lincoln après le tsunami de 2004 ont coûté à peu près autant que trois jours de guerre en Afghanistan. "La bonne volonté qui a entraîné cette opération en Asie est toutefois inestimable", a-t-il ajouté.

 

L'Amiral Mark C. Montgomery, l'un des officiers du porte-avions intervenu aux Philippines, a déclaré que les interventions de crise relèvent tout simplement des missions de base des militaires et que l'on peut difficilement laisser passer pareille occasion de mettre cela en pratique. C'est pourquoi ce type d'intervention fait d'ailleurs partie depuis quelques années des exercices militaires bilatéraux à grande échelle qui ont lieu annuellement entre les troupes philippines et américaines.

 

La supériorité logistique de l'armée américaine offrait un contraste si criant avec l'inefficacité du gouvernement philippin que, dans les premières semaines après la catastrophe, on trouvait peu de Philippins hostiles à l'intervention de leurs anciens occupants. La popularité retrouvée de l'armée américaine parmi la population philippine est tombée à pic. Un mois avant la catastrophe, les pourparlers quant à une coopération militaire rapprochée entre les deux pays avaient été abandonnés, car les Etats-Unis posaient des conditions qui mettaient la souveraineté des Philippines à mal au point qu'elles allaient à l'encontre de la Constitution.

 

La réaction du gouvernement philippin était déjà caractéristique de sa relation soumise à Washington. Le Ministre de la Défense Del Rosario n'a retiré qu'une seule leçon de la catastrophe: que les Philippines avaient besoin d'une coopération militaire renforcée avec les États-Unis et qu'il n'y avait plus de temps à perdre pour signer cet accord militaire.

 

 

Un flot de protestation

 

Cependant, il n'y a pas qu'une succession de malheurs dans les zones touchées. Grâce aux partenaires de Médecine pour le Tiers Monde (M3M) et d'autres ONG belges, de multiples exemples d'initiatives locales nous parviennent. Les organisations locales prennent des initiatives pour organiser la reconstruction. Pour ce faire, elles peuvent compter sur le soutien et la solidarité de leurs réseaux nationaux et de leurs partenaires d'outre-mer.

 

Fin janvier, nous avons même assisté à l'émergence d'un tout nouveau mouvement. Les 24 et 25 janvier, 13.000 victimes du typhon se sont réunies à Tacloban. Elles se sont regroupées sous le nom "People Surge", en référence au « déferlement » ou « raz-de-marée » qui a causé tant de dégâts à la ville. La plupart de ces gens sont des paysans et des citadins pauvres qui ont perdu tous leurs biens et qui s'unissent à présent autour de quelques revendications concrètes.

 

Les porte-parole révèlent que le gouvernement national est à peine présent sur les lieux et qu'il n'y a que peu d'aide à recenser. Ce qui les révolte, c'est que l'agriculture est presque totalement absente des plans de reconstruction. Et cela alors que la grande majorité de la population pauvre vit en zone rurale. Ils demandent que chaque famille touchée reçoive 40.000 pesos (650 euros) pour répondre aux besoins les plus urgents et ils réclament également d'avoir voix au chapitre.

 

La réponse du gouvernement philippin était prévisible. Des représentants de People Surge sont allés frapper à la porte du Président Aquino à Manille, en vain. Son Ministre des Affaires sociales les a blâmés d'être venus jusqu'à Manille et leur a rétorqué qu'ils auraient mieux fait d'utiliser l'argent du voyage comme aide d'urgence. De son côté, Ping Lacson a stigmatisé le groupe en le qualifiant de "marionnettes des communistes".

Il s'agit d'une tactique éprouvée aux Philippines de discréditer des protestations légitimes et d'envoyer un signal aux escadrons de la mort que Manille ne verrait pas d'inconvénient à ce que l'un ou l'autre des leaders connaisse une fin précoce. Dans ce cas précis, l'accusation est tout à fait absurde puisque le porte-parole du mouvement est une religieuse.

 

En ce qui concerne la mobilisation de la base, les organisations populaires philippines ont une réputation à défendre. Une nouvelle fois, on reprend espoir à observer ces organisations prendre leur propre destin en mains et revendiquer leurs droits jusqu'au seuil du palais présidentiel.

 

Lord Jack McConnell, ancien Premier ministre d'Ecosse portant un intérêt à l'aide au développement, a fait part de son étonnement à l'issue de sa récente visite aux Philippines: "Partout dans le monde, les gens demandent à manger après une catastrophe. Pas aux Philippines. Les paysans demandent des semences. Les pêcheurs demandent des bateaux. Ils ne veulent pas dépendre de l'aide étrangère pour toujours. Ils veulent compter sur leurs propres forces, et ça, c'est réellement inspirant!"

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