30/08/16

Philippines : quelles perspectives amène le nouveau gouvernement ?

Les Philippines ont la réputation d’être un des pays les plus dangereux au monde pour les activistes. Avec le nouveau président, Rodrigo Duterte, les mouvements sociaux semblent pouvoir obtenir une voix au gouvernement.

Emoi à la fin de la manifestation de protestation lors de l’investiture, fin juin, du nouveau président philippin Rodrigo « Rody » Duterte. Quelques représentants des mouvements sociaux ont été emmenés par les services de sécurité. Auparavant, cela signifiait une arrestation administrative. Mais, cette fois, ils ont été conduits à la résidence présidentielle. Là, durant un entretien de 45 minutes, ils ont eu la possibilité de présenter les résultats de leur consultation populaire et de leur travail d’études. 

Cette anecdote est révélatrice de la différence entre Duterte et ses prédécesseurs. Pour beaucoup de ces activistes, c’était la première fois qu’ils pouvaient dialoguer avec un président. Sous les anciens présidents, ils étaient très fréquemment intimidés, emprisonnés, voire assassinés. Ces dernières décennies, des milliers de syndicalistes, de dirigeants du mouvement paysan, de journalistes, d’avocats, de leaders indigènes et autres activistes ont ainsi été tués. L’invitation de Duterte est donc une véritable rupture de style avec le passé.

Duterte est un politicien populiste. Ses déclarations à l’emporte-pièce, souvent brutales et machistes, lui ont valu le surnom de « Donald Trump philippin » dans les médias occidentaux. Lors de l’élection présidentielle de mai 2016, il a obtenu 38,5% des voix, devançant largement les autres candidats, et a ainsi pu composer un gouvernement. 

Son gouvernement rassemble toutes les composantes importantes de la société philippine. Tant la vieille élite politique, qui tire son pouvoir de la propriété terrienne, que la nouvelle élite économique, qui s’appuie sur ses gigantesques revenus du tourisme de luxe, y sont bien présentes. Mais, à côté de figures populaires des médias et d’anciens de l’armée et de la police, les mouvements populaires philippins sont également représentés. Des postes ministériels ont même été octroyés à des activistes de gauche. 

Accélération du processus de paix

Pour Renato Reyes, le secrétaire-général de Bayan, l’organisation-coupole des mouvements populaires philippins, il s’agit d’un véritable bouleversement de pensée. La possibilité de peser sur la politique de ministères-clés comme l’agriculture, le bien-être social, la lutte contre la pauvreté et l’emploi exige une tout autre vision sur la manière de mener l’action. Quant aux représentants qui sont entrés au gouvernement, ils bénéficient d’une forte confiance : ceux-ci ont des années d’expérience dans les mouvements et ils sont reconnus comme experts dans leurs dossiers.

Le nouveau gouvernement veut aussi accélérer le processus de paix. La lutte entre l’État philippin et le Front national démocratique des Philippines (FNDP), le large mouvement révolutionnaire mené par le Parti communiste des Philippines (PCP), dure depuis les années 1960. Le FNDP veut une redistribution équitable des terres pour les paysans pauvres, la fin de la domination économique et militaire américaine et le lancement d’une industrialisation nationale. Ces dernières quinze années, les négociations ont été freinées par d’incessantes arrestations de négociateurs et de conseillers (en dépit de leur protection juridique). Depuis les élections, les négociations ont repris et des prisonniers politiques sont même libérés au compte-gouttes. 

Sinistre flash-back

Bien sûr, Duterte n’est ni de gauche ni progressiste. Sa « guerre contre la drogue », dans laquelle il a appelé à tuer les trafiquants de stupéfiants, a suscité une forte indignation, également à l’intérieur des Philippines. On estime que, depuis l’investiture du nouveau président, une centaine de dealers ont été assassinés, et les prisons philippines regorgent de dealers qui se sont rendus. Les noms de plusieurs hauts fonctionnaires de l’administration, de l’armée et de la police ont été cités par Duterte comme étant des protecteurs des cartels de la drogue. Les groupes militants sont inquiets : parmi les suspects assassinés figurent aussi pas mal de personnes qui n’ont rien à voir avec la drogue. La version de la justice selon Duterte s’exerce sans preuve, sans défense ou procès. Pour de nombreux militants, c’est là un sinistre flash-back de la répression qu’ils ont connue ces dernières années. L’ONU a notamment fait part de son inquiétude et de ses critiques face à cette approche de la justice.

Se brûler les doigts

Selon Carol Araullo, la présidente de Bayan, la vigilance reste de mise pour les mouvements sociaux philippins. L’opportunité de participer au gouvernement comporte également des risques, comme celui pour les mouvements sociaux de se brûler les doigts à une politique dont ils ne sont pas directement responsables. L’armée et les services de police ne sont pas non plus tout à fait sur la même ligne que Duterte : ils veulent maintenir la ligne dure et répressive envers les mouvements populaires, et des activistes et dirigeants populaires continuent d’être tués.

Sans perdre de vue la lutte pour un changement en profondeur de la société philippine, le mouvement populaire a toutefois actuellement et pour la première fois des possibilités directes d’obtenir un progrès concret pour la population à une échelle significative. 

La version originale de cet article a été publiée par Solidaire: http://solidaire.org/articles/philippines-quelles-perspectives-amene-le-nouveau-gouvernement

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