22/06/10

Pour des relations sur un pied d’égalité entre le Congo et la Belgique

Qu’en est-il exactement des relations actuelles entre la Belgique et son ancienne colonie ?

Le roi va au Congo afin de participer aux célébrations du cinquantième anniversaire de l’indépendance du pays.

Un comité international de belles-mères

Ces dernières années, toutes sortes de grands maîtres des échecs ont cru pouvoir soumettre le Congo. Le pays est d’ailleurs épuisé. Après trente ans de dictature mobutiste, il n’y reste que ruines. Une guerre longue de cinq ans a parachevé cette œuvre de destruction. Le peuple congolais n’avait obtenu la paix que via un accord impossible prémâché par les représentants de la communauté internationale à l’usage d’une compagnie de Congolais qu’ils avaient eux-mêmes triée sur le volet. Cela s’était fait à la ville casino de Sun City, en Afrique du Sud. Le résultat avait été un monstre pire qu’à l’époque du triumvirat romain. Un président et quatre vice-présidents, dont deux ennemis jurés du président. Un État qui devait accueillir toutes sortes de criminels de guerre à tous les niveaux de l’appareil de l’État et de l’armée. Et surtout un État que, pour accompagner cette « transition », on pouvait mettre sous tutelle d’une commission internationale composée des ambassadeurs qui gouvernaient comme des belles-mères par-dessus la tête de Kabila. Une situation que l’on voulait tirer en longueur le plus possible afin de façonner, à la façon de Dieu, le peuple congolais à son image et selon son bon vouloir.

Les maîtres de l’échiquier savaient pour quel enjeu ils jouaient : celui qui contrôle le Congo contrôle le cœur de l’Afrique. Le pays a neuf voisins. Il compte 68 millions d’habitants alors que, voici un demi-siècle, il n’en comptait encore que 14 millions. 48 % de la population a moins de 14 ans. Le pays possède en son sous-sol toutes les richesses possibles et imaginables : cobalt, cuivre, niobium, tantale, pétrole, diamant, or, argent, zinc, manganèse, étain, uranium, charbon… Au Congo coule 50 % de toute l’eau présente en Afrique. Le pays possède 17 % des forêts tropicales de la planète. Il dispose en outre de suffisamment de terre arable pour nourrir plusieurs fois l’ensemble de la population congolaise.

Mais les maîtres de l’échiquier se sont trompés. Le peuple congolais voulait des élections et personne n’a pu les empêcher ni les contrôler intégralement. Ni les seigneurs de guerre, ni les belles-mères pinailleuses de l’Occident. Le président Joseph Kabila a gagné les élections au second tour avec 58,8 % des voix. Il les a gagnées grâce à un front très large au sein duquel il a pu réunir ses adversaires les plus discrets. Il les a gagnées les mains liées dans le dos : sans réagir notablement aux attaques personnelles haineuses. Sans revenir sur ce qui s’était passé pendant la guerre, car ses belles-mères du moment le lui avaient interdit.

« La misère du peuple congolais n’est pas un phénomène naturel ni non plus une malformation génétique »

Kabila a remporté le scrutin parce que le peuple a subi la terreur dans l’Est et savait très bien qui était qui et qui avait fait quoi. Parce que le peuple voyait en lui la poursuite de la politique de son père assassiné Laurent Désiré Kabila : une politique pour le maintien de l’unité du Congo, de l’intégrité territoriale et de la restauration de la souveraineté.

Ce Congo souverain n’a reçu aucun soutien de l’un ou l’autre plan Marshall comme ce fut le cas de la Belgique après la Seconde Guerre mondiale. La situation matérielle des Congolais n’a donc pas connu le progrès que les Belges, par exemple, ont connu entre 1945 et 1952. Mais il n’est pas correct de prétendre que la situation aujourd’hui est « pire que jamais encore auparavant ». Aujourd’hui, la situation est bien meilleure qu’en 2008, lorsqu’un seigneur de guerre tentait encore sa chance. Elle est bien meilleure qu’en 2003, qu’en 2001 ou qu’en 1998. Mais, bien sûr, si le roi Albert enfile ses bottines et qu’il va faire une balade dans les quartiers populaires de Kinshasa, il pataugera dans la même gadoue et la même saleté qu’il y a dix ou vingt ans d’ici. Pourquoi, après un demi-siècle d’« indépendance », le pays est-il toujours au tapis ?

La misère du peuple congolais n’est pas un phénomène naturel ni non plus une malformation génétique. Elle découle du fait que, depuis 1885, on n’a jamais donné la moindre possibilité au Congo de disposer souverainement de ses propres richesses. Quoique, avant 2006, cela se soit produit à deux reprises. La première période a duré du 30 juin au 14 septembre 1960, sous le Premier ministre Patrice Lumumba. Deux mois et demi. La seconde a duré du 17 mai 1996 au 2 août 1998, sous le président Laurent Désiré Kabila. Les deux périodes ont été suivies d’une orgie de violence et de répression contre le peuple congolais. Les deux hommes d’État ont été assassinés. Lisez les articles de la presse belge du début 1961, dans les jours qui ont suivi l’annonce de la mort de Lumumba. Lisez ensuite les articles de la presse du début 2001, dans les jours qui ont suivi l’annonce de la mort de Kabila. Vous allez vous demander : comment peut-on n’éprouver aucune gêne avec ces décès ? La haine et le mépris envers le nationalisme congolais sont grands, en Belgique, très grands, même. Ceux qui, en Belgique, veulent exprimer leur véritable solidarité envers le peuple congolais, ont encore beaucoup de pain sur la planche, à ce propos. Ils vont devoir se mettre en quête de la vérité à travers un labyrinthe de généralités et d’accusations stéréotypées à l’encontre des nationalistes congolais. C’est plus complexe et plus nuancé que les clichés extrêmes, coloniaux et anticoloniaux, qui, dans les deux cas, débouchent sur la conclusion que les Belges, à l’avenir, « feraient mieux de se tenir à l’écart du Congo ».

« La Belgique doit décider des relations qu’elle veut entretenir avec la République démocratique du Congo »

La Belgique et le Congo ont un passé historique commun. Cela signifie que des dizaines de milliers de familles belges ont l’un ou l’autre lien avec le pays et ce, dans un passé lointain ou plus récent. On estime que vivent en Belgique quelque 115.000 Congolais qui ont toujours de la famille au Congo et leur pays n’a jamais vraiment quitté leur cœur. Dans les années vingt du siècle dernier, la Belgique a sorti une industrie du sol dans sa colonie ainsi qu’un réseau ferroviaire bien développé pour l’époque. Mais c’était bien davantage pour l’honneur, la gloire et surtout le profit des groupes capitalistes belges. Aujourd’hui, un Congo désormais souverain veut reconstruire et étendre ces infrastructures de base. Pourquoi la Belgique ne pourrait-elle consentir à nouveau des efforts en ce sens ?

La conquête coloniale fixa les frontières du Congo et souda des centaines d’ethnies et de peuples en une seule nation. Aujourd’hui, après des années de provocations et de guerres venues de l’extérieur, le peuple congolais choisit de confirmer et de défendre l’unité de cette nation. Pourquoi la Belgique ne peut-elle y contribuer et, conformément au droit international, condamner et combattre toute violation de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la République démocratique du Congo ?

Confronté à d’énormes défis, le gouvernement congolais veut collaborer avec un très grand nombre de pays et certainement aussi avec la Belgique. Par la bouche de son président Joseph Kabila, le Congo tend aussi la main vers la Belgique. « Les Belges sont bienvenus, il y a suffisamment de place », dit-il en gros. Il est toutefois bon de prendre l’habitude d’écouter les nationalistes congolais et de se souvenir des propos tenus par Kabila lors d’une interview pour le quotidien Le Soir, il y a un an et demi, après la énième humiliation émanant d’un maître des échecs:

« La Belgique doit décider de la relation qu’elle désire avoir avec la République démocratique du Congo : ou une très bonne relation adulte entre deux États souverains et indépendants, ou un relation de maître à esclave. Le gouvernement belge doit faire un choix. (…) Dans ce pays, beaucoup de sang a été versé, tant pour notre libération que pour notre indépendance. Je n’accepterai jamais que qui que ce soit vienne nous faire la leçon, qu’il s’agisse du ministre belge ou chinois des Affaires étrangères (…). J’espère vraiment que la Belgique sera toujours un pays ami. Mais chacun doit se rendre compte que le Congo a changé du tout au tout. C’est le point de départ : le pouvoir au Congo est désormais légitime. Mais, même avant les élections, je n’ai jamais pu accepter que quelqu'un traite notre pays comme une colonie. »

Tony Busselen est membre du groupe Congo d’intal. En juin 2010, Aden Editions a publié son ouvrage « Une histoire populaire du Congo », en collaboration avec intal.

 

 

 

6992 views