09/11/11

Réduire les inégalités de santé en changeant les relations de pouvoir

Le Mouvement Populaire pour la Santé à la Conférence mondiale sur les déterminants sociaux à Rio

Ceci est un rapport de la Conférence Mondiale de Rio sur les déterminants sociaux de la santé qui a eu lieu en octobre. La conférence a été présentée comme le moyen de faire avancer la cause du rapport de la Commission de l’OMS sur les déterminants sociaux de la santé : Combler le fossé en une génération. Les cyniques avaient le sentiment qu’il n’en serait rien et je suis désolé de le dire, les faits étaient de leur côté.

 

Les préparatifs pour la conférence se sont avérés être ce qui s’apparente maintenant à une sorte de «guerre des mots». Cette dernière est menée entre tous ceux qui, au sein du système de l’ONU et des États membres, croient en la santé publique et les biens publics et ceux qui restent attachés au «business as usual» alors que les institutions financières et les banques du monde s'effondrent sous le poids de leur propre cupidité.

 

Les versions successives de la Déclaration Politique de la conférence ont été couvertes de clauses et beaucoup de phrases ont été barrées par les pays riches. Ceux-ci ont en effet minimiser et éliminer presque toutes les traces de réels progrès quantfiables et importants mis en oeuvre pour la majorité de la population mondiale dont la souffrance augmente.

« Les agences de l'ONU sont étranglées par des dirigeants qui croient aux alliances avec les entreprises transnationales qui, avec leurs alliés, détruisent notre monde »

Comme s’y attendaient les militants de la santé publique, les pays puissants ont remporté la plupart des batailles. Mais pas toutes. Nous ne somme pas passés inaperçus et il est apparu évident lors de la conférence que de plus en plus de personnes clés du système de l’ONU et des gouvernements nationaux ont également conclu que les systèmes actuels de gouvernance politique, financière et sociale sont brisés. Dans des interventions claires, la directrice générale de l'OMS, Margaret Chan, a indiqué cela presque dans ces mêmes mots. Néanmoins, les agences de l'ONU sont étranglées par des dirigeants qui croient aux alliances avec les entreprises transnationales qui, avec leurs alliés, détruisent notre monde. Certains de ces cadres travaillent peut-être pour ces entreprises pour de bonnes raisons. C'est là que se trouvent les meilleures stock-options et retraites.

La frustration dans les salles de conférence était telle que pas moins de trois déclarations alternatives ont été distribuées. L'une d’elles venait de l'organisation dont je suis membre, le Mouvement Populaire pour la Santé ; une autre de l'Association Latino-américaine de Médecine Sociale (www.alames.org) et une dernière de la Fédération Internationale des Associations d'Étudiants en Médecine (www. ifmsa.org). Le fait que le seul représentant de la société civile présent dans le panel de la cérémonie de clôture, notre collègue et membre de notre association David Sanders, fut la seule personne au cours des trois jours à recevoir une ovation du public, était également révélateur. Il a fait des commentaires qui rejoignent ce que je dis ci-dessous.

« Les États membres les plus puissants de l'OMS – c’est-à-dire les gouvernements nationaux - sont réticents à redresser, discuter ou même à reconnaître, les politiques de pouvoirs qui chaque année aggravent les inégalités sanitaires. »

Le Mouvement Populaire pour la Santé a été invité par la Commission de l’OMS sur les déterminants sociaux de la santé pour donner des preuves et contribuer au rapport de la Commission qui a été publié en 2008. Ce que nous avons fait. Depuis lors, il est apparu de plus en plus évident pour nous que les États membres les plus puissants de l'OMS – c’est-à-dire les gouvernements nationaux - sont réticents à redresser, discuter ou même à reconnaître, les politiques de pouvoirs qui chaque année aggravent les inégalités sanitaires.

Les états de santé et les maladies des populations sont constamment réduits à des questions techniques, alors qu'en vérité, il s’agit de questions politiques. Les inégalités de santé sont déterminées par les conditions sociales dans lesquelles les individus naissent, grandissent, vivent, travaillent et vieillissent. Cela a toujours été bien connu par ceux qui sont prêts à voir la réalité en face. Des pionniers de la santé publique tels que Rudolf Virchow ont vu cela. Robert Koch a consacré une partie importante de son discours en tant que lauréat du prix Nobel en 1905 à la question. Brock Chisholm, le premier directeur général de l'Organisation Mondiale de la Santé, a déclaré en 1949 que «le taux de mortalité de la tuberculose pulmonaire est désormais acceptée partout comme un indice sensible à l'état social d'une communauté».

« Des platitudes comme "l'action intersectorielle" et "la cohérence des politiques" dans tous les secteurs ne font rien pour lutter contre la violation continue du droit à la santé. »

Les déterminants sociaux de la santé ne peuvent pas être abordés avec des standards comme la « cohérence des politiques » et « l'action intersectorielle » en matière de santé, comme cela est invoqué. Des platitudes comme "l'action intersectorielle" et "la cohérence des politiques" dans tous les secteurs ne font rien pour lutter contre la violation continue du droit à la santé. Ce n’est pas l'incohérence politique qui provoque l'impact négatif des politiques macro-économiques dominantes sur la santé. En fait, il y a une cohérence significative de politiques entre les secteurs, y compris le secteur de la santé. Mais ces politiques ont été fortement influencées par l'idéologie politique et économique actuellement dominante. C’est là que se pose le problème. La promotion d’une approche de «marché» qui dans la pratique privatise la santé publique.

Pourquoi est-ce toujours passé sous silence? Pourquoi est-ce que les caractéristiques de ce qui est une forme imprudente et impitoyable du capitalisme ne sont pas reconnues? Les entreprises restent libres de faire ce quelles veulent pour protéger leurs profits. La fuite des capitaux et un régime de brevets inéquitable continu, en particulier des médicaments, élargissent les inégalités grandissantes en matière de santé à travers le monde. C'est pourquoi l'obésité et le diabète ne sont pas seulement devenus une épidémie, mais une pandémie.

Pour nous, au Mouvement Populaire de la Santé, les soins primaires globaux sont le pilier de tout système de santé équitable, mais cela exige la participation active de la collectivité. Il en est de même pour la nutrition.

Les soins de santé primaires ont besoin de services de soins publics responsables, travaillant en partenariat avec les communautés d'oû les personnes qui deviendront des patients viennent. Cela implique de travailler avec des réseaux communautaires et des organisations ainsi que de s’engager avec les collectivités. Cela ne peut jamais être correctement fourni par des systèmes privés, qu’ils soient ou non pris en charge par des plans d'assurance santé. La provision de soins a été de plus en plus privatisée au cours des trois dernières décennies. En effet, Big Pharma est devenu de moins en moins réglementée. De piètres politiques et programmes sociaux, des arrangements économiques injustes et de mauvaises politiques privent une proportion croissante de la population mondiale de la possibilité de mener une vie saine. La réduction des inégalités de la santé et de la nutrition publique dépend de la réforme de l'économie mondiale et de la géopolitique en général.

« Les différences entre les pays, les classes sociales, les hommes et les femmes, les entreprises et les collectivités peuvent être réduites. La volonté de transférer le pouvoir réel aux communautés est la clé. »

Adopter une approche non politique pour répondre à de telles questions en disant, comme nous l’entendons constamment, que les conflits et les compromis entre les intérêts des différents secteurs sont inévitables, ou que la prise de mesures nécessaires se traduira nécessairement par des impacts négatifs ou des coûts pour certains groupes, est erronée. Les différences entre les pays, les classes sociales, les hommes et les femmes, les entreprises et les collectivités peuvent être réduites. Elles sont toutes causées par des politiques de pouvoir qui déterminent quelles actions seront prises sur les déterminants sociaux de la santé et la nutrition et lesquelles ne le seront pas. La volonté de transférer le pouvoir réel aux communautés est la clé.

C'est ce que, au nom du Mouvement Populaire pour la Santé, nous avons rappelé aux délégués, dans nos propres déclarations faites avant et pendant la conférence de Rio. Mais les pressions incessantes des États-Unis et de l'Europe continuent de forcer les gouvernements des pays vulnérables et appauvris à signer des accords de libre-échange fondamentalement injustes. Ces accords forcent les gouvernements faibles à ouvrir leurs marchés - entre autres - aux produits de nutrition et aux boissons ultra-transformés qui enrichissent et consolident les entreprises transnationales. La réforme du régime du commerce agricole mondial ralentit depuis des années. Les systèmes alimentaires deviennent ainsi de plus en plus précaires et fragiles.

La répartition mondiale de la malnutrition infantile et maternelle et la mortalité illustrent l'importance de l’inégalité des relations de pouvoir. Les relations inégales entre les sexes ne sont pas faciles à changer. Une première étape importante consiste à reconnaître que celles-ci existent et qu'elles sont entretenues par les politiques économiques et politiques. Des mesures concrètes pour l'égalité des femmes et l'empowerment doivent être prises.

En examinant les processus qui ont conduit à la conférence de Rio, il était difficile de croire que ces mesures étaient vraiment sérieuses. Ils ont essentiellement éludé l'analyse ou encore la reconnaissance des relations de pouvoir qui maintiennent les inégalités de santé et de genre. Les gens sont pauvres parce qu'ils vivent au sein de sociétés injustes.

Maintenant, après la conférence de Rio, permettez-moi de reconnaître et de souligner l'engagement de tant de représentants du gouvernement brésilien et de la société civile. Ils soutiennent et inspirent le Mouvement Populaire pour la Santé. Certaines interventions à Rio, de celle du ministre de la Santé à celles des représentants d'organisations populaires brésiliennes, ont résonné en nous. D'autres ministres de la santé d'Amérique latine ont résisté à la dilution de déclarations dans les versions successives de la Déclaration politique. Dans la Déclaration finale, il était évident qu'ils avaient perdu certaines batailles mais également qu'ils en avaient gagnées.

« L'approche axée sur les droits à l'équité en santé fournit à l'OMS un mandat fort pour diriger et coordonner la réalisation d’une couverture sanitaire de soins primaires universelle équitable. »

Les corporations, gouvernements et autres institutions qui perpétuent le nouveau monde doivent être confrontés. Le mandat de l'OMS comprend l'assistance aux États membres dans la lutte contre les « causes des causes » de la malnutrition sous toutes ses formes. L'approche axée sur les droits à l'équité en santé fournit à l'OMS un mandat fort pour diriger et coordonner la réalisation d’une couverture sanitaire de soins primaires universelle équitable. Le droit à la santé est inscrit dans la Constitution de l'OMS et dans celle de plus de 130 Constitutions nationales. Cela doit être utilisé comme un outil puissant pour la légalisation, l'exécution et la mise en œuvre des politiques urgemment nécessaires pour renforcer l'équité entre (et au sein des) nations.

Les organisateurs de la conférence de Rio sur les déterminants sociaux de la santé ont constamment affirmé que l’accent devrait être mis sur des initiatives pratiques visant à combattre l'injustice. Celles-ci brillent par leur absence de la Déclaration Politique finale de la conférence.

Il existe pourtant de nombreux exemples concrets de pays et de communautés courageuses qui ont trouvé des moyens de gestion nationale et internationale des relations économiques équitables. Il ya beaucoup à apprendre de tels exemples.

La confrontation au pouvoir des entreprises transnationales dans les domaines les plus pertinents pour les États nationaux et mondiaux au niveau de la santé relève du mandat de l'OMS. Ainsi, l'OMS a ouvert la voie au développement d'un régime réglementaire global pour la lutte antitabac. Après Big Tobacco, les prochaines cibles pour la régulation rationnelle et équitable doivent être Big Booze et Big Snack.

En raison de la crise économique que les pays pauvres n'ont rien fait pour provoquer, il y a maintenant 200 millions de personnes vivant avec moins de 2 dollars américains par jour, vivant dans la détresse, la malnutrition et la mauvaise santé. Les banquiers internationaux et leurs organisations représentatives doivent être responsabilisés. Ils doivent contribuer à combler le vaste écart dans l'accès aux ressources en matière de santé, par exemple en payant une taxe Tobin sur les transactions financières. Les États membres de l’OMS devraient favoriser une telle approche qui, après tout, est dans leur propre intérêt.

« Il n’y a pas beaucoup plus de choses à faire que de rafistoler les sociétés malades, à moins que nous nous engagions aussi politiquement »

Le danger aujourd'hui est que certains pays peuvent faire face à des questions sur les déterminants sociaux de la santé, mais d'une façon médicalisée et individualiste, en se concentrant sur ​​les «facteurs de risque» et « de modes de vie individuels». Mais le véritable défi est de reprendre des politiques et des économies relativement équitables, qui tendront réellement à la réduction de l’écart. Nous, dans les secteurs médical, de la nutrition et de la santé publique, sommes des professionnels qui rafistolons les sociétés malades. Il n’y a finalement pas beaucoup plus que nous pouvons faire, à moins que nous nous engagions aussi politiquement.

Le Mouvement Populaire pour la Santé était fortement présent à Rio. Nous en sommes reconnaissants et estimons que c'est un bon signe. Nous avons pu parler de ce en quoi nous croyons. Nous avons distribué notre Déclaration Politique officieuse qui a été, et manifestement est, étudiée avidement par les gens du système des Nations Unies et les gouvernements nationaux. Nous avons également lancé notre troisième rapport récemment publié, Global Health Watch 3 (www.ghwatch.org). Nous pensons laisser notre marque. Le changement viendra. Il doit venir.

Pour plus d'infos:

Rapport de la Commission des déterminants sociales de la santé: Combler le fossé en une génération. Instaurer l'équité en santé en agissant sur les déterminants sociaux. Genève: OMS, 2008.

La conférence mondiale sur les déterminants sociaux de la santé a été convoquée par l'Organisation Mondiale de la Santé en collaboration avec le gouvernement brésilien. Vous trouverez ici la déclaration finale. 

Vous trouverez ici la déclaration politique alternative du Mouvement Populaire pour la Santé.

Cet article est une traduction abrégée d'un article paru sur http://www.wphna.org/2011_nov_col_claudio.htm

Traduit par: 

Isabelle Hubert

 

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