07/04/15

Ruth et Carmen, des infirmières philippines avec des tripes

C’est un phénomène connu aux Philippines: les professionnels de la santé reçoivent une bonne éducation, puis quittent immédiatement leur pays pour travailler à l'étranger. Ils partent à la recherche de meilleures conditions de travail et des salaires plus élevés. Heureusement, il existe des infirmières et des médecins qui font un choix différent. Ils restent aux Philippines et s’engagent à travailler dans les coins les plus reculés de l'archipel des Philippines.
Si j’entends un enfant dire qu'il n’a jamais vu un médecin ou une infirmière, je sais que je suis au bon endroit.

Ruth Ello est une infirmière engagée. Elle est membre de 'Health Empowerment and Action in Leyte and Samar' (HEALS), une organisation locale partenaire 'Council for Health and Development' (CHD). Elle a choisi de travailler dans les régions où les gens n’auraient jamais vu un médecin autrement, et où les gens meurent de maladies qui sont en fait faciles à guérir.
Carmen Bolinto travaille déjà depuis 20 ans comme infirmière dans la région de la Cordillère. Elle est active dans cette région éloignée parce qu'elle trouve que les services de santé sont trop concentrés dans les grandes villes. Les médecins et les infirmières qui ne vont pas à l'étranger restent seulement dans les grandes villes.

Selon CHD, le gouvernement ne couvre que 17 000 des 41 000 villages philippins avec des services de santé. S’il y a encore un centre, il est souvent en sous-effectif et on a du mal à y trouver des médicaments ou de l'équipement. En moyenne, il n'y a qu'une seule infirmière pour 40 villages.

Notre infirmière Carmen est particulièrement motivée parce qu’elle peut voir les résultats positifs de son travail de ses propres yeux. Bien que les gens dans les régions éloignées n’ont souvent pas accès aux soins de santé, ils sont néanmoins très indépendants. Une fois qu'ils ont suffisamment de connaissances, ils sont rapidement 'empowered'. Récemment, elle s'est rendue dans un village où, ensemble avec la population locale, elle a analysé les causes du mauvais état de santé. Les maladies les plus courantes étaient la diarrhée et les infections respiratoires. Les gens mourraient également d'accidents vasculaires cérébraux et d'hypertension artérielle.

Grâce à des formations et discussions, ils ont réalisé que ce n’était pas seulement un manque de soins, mais surtout un manque de ressources économiques. Sans argent, ils ne pouvaient pas acheter suffisamment de nourriture et leur santé se détériorait.
Avec une petite somme (223 $), les habitants ont construit une boutique coopérative. Les bénéfices qu'ils y ont faits ont été utilisés pour acheter des matériaux pour un poste de santé local. Après un certain temps, ils ont même pu donner un modeste salaire à leurs travailleurs de la santé.

Pourtant, le travail d’infirmières comme Carmen et Ruth ne va pas toujours sans heurts. Elles sont harcelées par l'armée gouvernementale  qui les soupçonne de soutenir l'armée rebelle. «C’est tellement injuste», déclare Carmen, "il est clair que nous ne voulons que le meilleur pour les habitants. Nous essayons de leur offrir simplement de bons services de santé, qu'ils méritent d’ailleurs bien. Le gouvernement a tout faux, nous n’avons rien à voir avec la New People's Army».

Malgré les interrogatoires et les intimidations, Carmen et Ruth continuent leur travail dans les communautés les plus reculées.
Dans le village de Magsaysay dans Eastern Samar, où Ruth travaille comme infirmière, aussi bien les deux professionnelles de la santé que les patients sont intimidés par l'armée. "Les soldats ont fouillé les dossiers des patients, ils ont affirmé que nous avions soigné des rebelles, et non les gens du village. Nous faisons tout notre possible pour continuer à motiver les travailleurs de la santé à travailler dans ces régions. Nous leur expliquons leurs droits et que les soldats ne peuvent pas envahir ainsi un poste de santé. Dans ce village, nous avons réussi à faire sortir les soldats. L'armée, s’est cependant immédiatement rendue dans un village voisin où ils ont arrêté un citoyen sur de fausses accusations, il serait selon eux membre de la NPA. Depuis cette arrestation, la zone est très militarisée ".

Pourtant Ruth continue son travail: "Il y a des centres de santé dans la région où je travaille, mais il n'y a pas de médecins et il y a un manque total de matériel. Si je me laisse intimider par l'armée, et que je quitte la région, qui sera là pour soigner les pauvres dans cette région? ".

Le seul hôpital régional (Eastern Visayas Regional Medical Center - EVRMC) qui est équipé et où suffisamment de matériel est disponible, sera privatisé bientôt. Qui n’est pas en mesure de payer  leurs services va tomber dans l'oubli. "Cela nous rend encore plus indispensable dans ce domaine», a déclaré Ruth. EVRMC l'hôpital est l'un des 72 hôpitaux publics sur le point d'être privatisés. Selon Ruth, “le président Aquino veut “moderniser» ces hôpitaux grâce à des partenariats public-privé. Mais tout au long de l'histoire, «modernisation» a toujours signifié une augmentation des prix des services de soins de santé ».

"Pensons surtout à l'état actuel de notre pays», a déclaré Carmen, "alors nous pouvons voir où nous sommes les plus nécessaires. Si j’entends un enfant dire qu'il n’a jamais vu un médecin ou une infirmière, je sais que je suis au bon endroit ".

(Cet article a été écrit sur la base d'un texte de Anne Marxze D. Umil – publié sur Bulatlat.com)

[Merci à Hubert Hedebouw pour la traduction]

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