18/11/10

Santé et justice: ici et là

Rapport de la conférence ‘Health Justice – worldwide!’, Berlin, 17 & 18 septembre

En septembre, l’ONG allemande Medico International, également active au sein du Mouvement Populaire pour la Santé, a organisé une conférence internationale sur la santé et la justice au niveau mondiale. Le niveau mondial est ici à prendre au sens littéral; environ 300 participants issus d’universités, ONG et mouvements sociaux tant d’Europe que du Sud y ont pris part. Intal était également présent. Voici un aperçu de quelques débats et ateliers.

 

La participation démocratique, un processus actif !

 

Le thème principal de la conférence était l’importance de la participation démocratique à la santé. Les différents ateliers ont mis en évidence que la santé n’est pas seulement l’apanage des experts (médecins, responsables politiques, gestionnaires d’hôpitaux…) mais que tout un chacun peut prendre sa santé en main.
Bien entendu, le discours dominant sur la santé prône la responsabilité individuelle : les campagnes de sensibilisation incitent les gens à manger plus sainement, à faire du sport, à moins fumer… et à prendre leur santé en main. Cette approche suppose que l’on choisi librement son mode de vie. Néanmoins, les conditions sont-elles accessibles à tous ? La nourriture saine a-t-elle un coût abordable ? A-t-on assez de temps pour pratiquer un sport ?

Dr. Andreas Wulf (Medico International) a mis en évidence le besoin de se mobiliser afin de combattre les causes structurelles de l’inégalité face à la santé. La participation démocratique signifie dès lors la participation active à la planification et l’implémentation de sa santé. Ceci rompt radicalement avec l’image d’un système biomédical où les experts offrent des soins à l’intérieur d’une structure figée.

Des exemples concrets ont été donnés dans les différents ateliers sur la manière dont les communautés peuvent organiser cette participation. Les similitudes entre le Nord et le Sud ont également été mises en évidence. Les causes structurelles des problèmes des deux hémisphères sont de plus en plus semblables de par la globalisation. En effet, la pauvreté, qui est la cause sous-jacente de beaucoup de problèmes de santé est également en croissance dans le Nord. En Allemagne, on parle de plus de 10 millions de pauvres !

Prof. Gerhard Trabert, président de la ‘Verein Armut und Gesundheid', a donné des exemples de leur travail avec les sans-abri. Différents projets tels que Street Jumper’ et ‘Medizin am Strassenrand’ tentent d’aborder la santé de manière participative par l’écoute des communautés, l’utilisation de leurs capacités, le renforcement de leur réseau social, des actions pour l’accès aux soins et l’utilisation de ces expériences pour un travail politique.

Itai Rusike, responsable du Community Working Group on Health (CWHG) au Zimbabwe, a donné des exemples pour le Sud. CWHG est une organisation communautaire créé dans les années 90 en réaction au déclin de la situation sociale, dû à la privatisation de nombreux services publics. CWHG a pour devise ‘Health is your Right and Responsibility’ (La santé est votre droit et votre responsabilité).

Avec leur programme Health Literacy, ils informent la population des manières d’analyser sa situation sanitaire et des moyens d’organisation et de prises d’actions. Quelques exemples de cela sont la mise sur pied de jardins communautaires, de la collecte d’ordure, la réparation des routes, … Il en est de même pour la stratégie d’empowerment destinée à aider les gens à assimiler leur combat personnel pour une meilleur santé, à une lutte collective pour l’amélioration de la santé de tous.

De plus, le CWHG soutient des forums et des comités pour la participation active et l’implication des acteurs locaux (ONG, conseils locaux, organisations de femmes,…). Ils rassemblent actuellement 3500 personnes. Leur devise est à cet égard très révélateur: les communautés ne doivent pas tout prendre en charge (la santé comme responsabilité) et reprendre le rôle de l’Etat. La santé est aussi un droit qui implique des obligations de la part de l’Etat !

Protection sociale pour tous

La conférence à également porté l’attention sur la sécurité sociale. D’une part, les syndicats allemands soulignaient la manière dont le gouvernement allemand a ramené la sécurité sociale à l’agenda ('protection sociale' est le mot du moment dans ces cercles) et d’autre part, les académiques, agences internationales et ONG mettaient en évidence l’importance d’une protection universelle. Le premier rapport de l’organisation mondiale de la santé traite d’ailleurs de ce même thème.

Le professeur américain Lawrence Gostin a proposé une nouvelle initiative à cet égard : The Joint Learning Initiative on National and Global Responsibilities for Health. Gostin part du postulat que les aides au développement actuelles n’ont pas trouvé de réponse au défi de la santé dans les pays en voie de développement. Les maladies infectieuses restent responsables d’une grande partie de la mortalité et représentent encore une majorité des maladies. De plus, les maladies chroniques frappent également le Sud. En 2020, 70% des maladies chroniques se trouveront dans le Sud. D’où le besoin d’une sécurité sociale mondiale.
Gostin et ses partisans lance le mouvement 'joint learning initiative' pour le droit à la santé. Celui-ci se base sur quatre principes:

  • Premièrement, il faut déterminer les services de bases dont tout un chacun devrait pouvoir bénéficier ;
  • La responsabilité de l’Etat devrait être établie sous le contrôle de la population ;
  • La responsabilité des pays riches doit également être établie. Il ne s’agit pas d’aide mais de collaboration et d’assistance mutuelle.
  • Les organisations internationales doivent être réorganisées de manière à servir l’égalité sociale.

Les idées de Gostin ont suscité d’intéressantes discussions. Des questions cruciales ont été posées par rapport à ces services de base dont il est question. Qui doit établir à quoi correspond ces services ? Cela signifie-t-il que certains ont droit à plus de services que d’autres ? N’avons-nous pas tous droit au même traitement ? La santé se résume-t-elle à une série de services ? Un habitat sain est également important pour la santé.

La question comment construire une telle sécurité sociale se pose également. En Europe, la sécurité sociale est le résultat d’une lutte. Elle a été concrétisée car les syndicats et autres mouvements sociaux se sont battu pour. Une sécurité sociale mondiale ne sera pas mise sur pied sans combat. Le rapport de force entre différentes classes sociales sera décisif à cet égard. Néanmoins, ce combat est mené au niveau étatique car, les enjeux étant mondiaux, il est difficilement saisissable à plus petite échelle. Gostin et ses partisans ne semblent pas prendre cela en compte. Ils semblent penser pouvoir convaincre les puissants de ce monde avec une bonne idée.
Cette discussion est intéressante et d’une extrême pertinence. Les syndicats allemands en témoignent. Même les organisations internationales admettent que l’Etat providence allemand est financé par les classes moyennes et les salaires inférieurs et que le principe de solidarité est aujourd’hui miné. Il est question de limiter les assurances maladie publiques au profit des assurances privées. Les gens peuvent choisir eux-mêmes entre les deux systèmes. De plus, le gouvernement allemand souhaiterait appliquer une contribution unique : tout le monde paierait une prime égale, peu importe ses revenus. Ceci est bien entendu injuste vis-à vis des salaires inférieurs.
L’histoire des syndicats allemands confirme le fait que le système de protection social est le fruit d’une lutte sociale et qu’il est important de ne pas baisser les bras. Dans la conjoncture politique actuelle en Europe, ce système est constamment remis en question.

Health Impact Fund: Un modèle abordable de médicaments

Lors de la conférence, le Professeur Thomas Pogge (Yale University) à fait appel au lancement du Health Impact Fund (HIF), un système de compensation que les entreprises pharmaceutiques devraient mettre en œuvre afin de vendre les nouveaux médicaments au prix réel d’achat. La spécificité de ce modèle est qu’il s’appuie sur la logique du marché libre et des gains des entreprises.

L’industrie pharmaceutique développe aujourd’hui des médicaments avec des prévisions de gains très élevés. Le système de brevet lui assure en permanence un monopole de marché durant 20 ans. Ce monopole a 2 conséquences : premièrement, les médicaments sont toujours vendus au prix le plus haut car il n’y a aucune concurrence possible ; deuxièmement, les médicaments développés ne sont que ceux qui peuvent être vendu au prix le plus élevé et donc pour les populations les plus riches de la planète. La recherche pour les médicaments pour les maladies qui touchent en particulier les fractions les plus démunies de la planète est donc laissée pour compte.

Avec le Health Impact Fund (HIF), Pogge souhaite faire un appel de fonds pour octroyer des primes aux entreprises pharmaceutiques qui vendraient leurs nouveaux médicaments au prix le plus bas durant dix ans. Le brevet ne serait pas altéré. La prime annuelle serait calculée en fonction de l’impact sanitaire du médicament : au plus il bénéficie à la population, au plus élevée est la prime. Une fois les 10 ans écoulés, les producteurs de médicaments génériques pourraient continuer à produire le médicament. Les innovateurs du modèle espèrent débloquer 6 milliards de dollars des gouvernements.

Le modèle HIF semble être une piste intéressante:

  • Il ouvre la voie à recherche de médicaments pour les maladies négligées qui affectent une grande partie de la population mondiale et qui auront donc un grand impact au niveau de la santé.
  • Bien que le système de brevet reste intact, celui-ci n’aura pas d’influence sur le prix du médicament qui reste enregistré auprès du HIF vu qu’il sera vendu bon marché.
  • Les moyens des fonds sont limités par rapport aux gains habituels de Big Pharma mais si un d’entre eux y participe, cela mettra la pression sur les autres.
  • Cela crée des perspectives pour les petites entreprises pharmaceutiques du Sud.

La discussion suivant la proposition HIF a suscité de nombreuses questions du public. Notamment par rapport aux gains gargantesques de certaines de ces entreprises pharmaceutiques. Pourquoi est-ce qu’une telle entreprise renoncerait à ses gains pour une « petite » prime qui ne peut même pas être fixée à l’avance ? Selon Pogge, les médicaments qui seront enregistrés seront ceux qui visent un grand marché. Les médicaments coûteux visent un petit marché (à savoir les patients qui peuvent se les payer). De plus, ce système ne comprend pas seulement les grandes multinationales mais également les petites entreprises des pays pauvres.

Certaines inquiétudes vis-à-vis des produits génériques ont également été évoquées. Quelle chance ont les produits génériques sur le marché après dix ans de vente solide à bas prix par les détenteurs de brevet ? Pogge souligne à cet effet que rendre les médicaments accessibles au niveau mondial est un réel défit logistique qui demandera de toute manière la collaboration de toute la chaîne de production, distribution et vente.

Le HIF est, par essence, un modèle avantageux pour toutes les parties impliquées : les actionnaires de l’industrie pharmaceutique, les patients et les contribuables. Selon Pogge, cela constitue une petite réforme mais un premier pas pour harmoniser les règles de jeu internationales avec les droits de l’Homme. L’industrie pharmaceutique serait trop puissante pour lui imposer des changements radicaux.

Tout le monde ne partageait pas cette opinion mais cela faisait justement partie du débat tout au long de la conférence. Quelle stratégie adopter pour élargir le droit à la santé au niveau mondial ? Pas à pas ou de manière radicale ? Matière à réfléchir.

Vous trouverez les présentations vidéo et audio de la conférence sur le site internet de Medico International.

Rapport de Steven Ronsmans, Wim De Ceukelaire et Anuschka Mahieu

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