31/07/14

Société civile congolaise: « Enfin on peut élire des représentants qui connaissent notre situation »

Enfin ! Le calendrier des élections locales, tant attendu est sorti en RDC. Depuis, les critiques à l'égard de la CENI (commission électorale) ne manquent pas, que ce soit de la part de la classe politique congolaise ou des représentants de la communauté internationale. Mais qu'en pense la population ? Comment la société civile congolaise perçoit-elle la publication de ce calendrier et les débats qui agitent l'espace public depuis ?
La communauté internationale oublie que notre pays est souverain et c'est à la population congolaise de s'exprimer avant tout

Nous avons voulu en savoir plus en rencontrant deux représentants de la société civile congolaise bien informés : Deo Kamaliro Tsombya, Président national du CODIC (collectif de développement intégré au Congo), un réseau national qui regroupe pas moins de 900 organisations sociales, et Erick Kambale, Président du Conseil d'Administration de l’Étoile du Sud, ONG travaillant à la promotion du Droit à la Santé dans les quartiers populaires des grandes villes congolaises (Kinshasa, Goma, Lubumbashi).

La CENI a récemment publié le calendrier pour les élections du niveau local mais des voix s’élèvent pour critiquer ce choix et demander l'organisation des élections provinciales et sénatoriales en priorité. Est-ce justifié selon vous ?

Deo Kamaliro Tsombya : Il faut d'abord se rappeler que, depuis l'Indépendance, ce pays n'a jamais connu d’élections municipales ! Ce sera donc la première fois, en plus de 50 ans que la population va pouvoir élire ses représentants directs au niveau local, au niveau le plus proche où la population peut s'exprimer. La population que nous connaissons estime que ces élections locales représentent enfin une opportunité pour elle d'élire des représentants qui connaissent la situation de la population et qui défendront son intérêt.

A l'heure actuelle, les décisions qui concernent la population se prennent au niveau provincial et national (Le niveau national concerne une superficie aussi grande que l’Union Européenne ; les provinces en RDC ont une superficie qui est à comparer avec des grands états européens comme la France ou l’Allemagne. Ndlr). Il y a des responsables au niveau local, qui ne font pas leur travail, on ne sait pas qui les a nommé à ce poste, et ils n'ont pas le soucis de la population. Or nous pensons au CODIC que les décisions doivent être prises d'abord au niveau de la base et que c'est la base qui doit s'exprimer. C'est au niveau de la commune que doivent se trouver les représentants de la population parce que ce sera pour la population une possibilité de faire entendre leur revendications. Les élections  provinciales et sénatoriales ont un faible impact pour la population.

Les opposants à la CENI disent que les députés provinciaux et les sénateurs ne sont plus élus depuis 2006. En plus, disent-ils, dans la proposition de la CENI ces élections seront indirectes, c'est-à-dire que les députés provinciaux, les sénateurs et les gouverneurs des provinces seront élus par les conseillers communaux et non pas directement par le peuple, ce qui engendrerait de la corruption.

Erick Kambale : Ces arguments sont très faibles : au moins, les députés provinciaux ont été élu une fois en 2006. Au niveau de la base, il n'y a plus eu d'élections depuis plus de 50 ans. Il est aussi démagogique de prôner que dans un pays aussi grand que le Congo et aussi pauvre, on pourrait organiser des élections directes à tous les niveaux. Même en Europe, avec des États beaucoup plus riches que la RDC, cela ne se fait pas. En plus, en 2006 les sénateurs et les gouverneurs ont aussi été élus indirectement par les députés provinciaux. Or il est clair qu’à ce niveau, il y a eu beaucoup de corruption pour faire élire certains gouverneurs et certains sénateurs. Car il est plus facile d’acheter des gens qui se trouvent éloigné de leur base que de corrompre des gens qui sont quotidiennement confrontés à leur base au niveau local. Cela n’exclut naturellement pas la corruption, mais cela la rend moins facile et donne la possibilité à la population d’exercer un certain pouvoir envers leurs élus.

L'opposition soutient les propos tenus par les envoyés spéciaux des grandes puissances et attend beaucoup de la communauté internationale dans le cadre des élections : participer au financement des élections, appuyer l'action de la société civile, etc. Qu'est-ce que vous attendez de la communauté internationale ?

Deo Kamaliro Tsombya: Le CODIC est un collectif d'ONG national, il est apolitique mais il subit les effets des politiques voilà pourquoi nous gardons un œil vigilant sur la politique. Nous considérons généralement que l'opposition que nous avons n'est pas une opposition populaire mais bien une opposition fabriquée et/ou soutenue par l'extérieur qui pense que la solution pour le Congo viendra de l'extérieur. Mais la communauté internationale est là avant tout pour défendre ses intérêts ; quand elle demande au Président Kabila de ne pas se représenter – alors qu'il a déjà annoncé qu'il ne se présenterait pas – ce n'est pas dans l'intérêt de la démocratie et du peuple congolais. Et si maintenant, la population sollicitait le Président, si elle lui demandait de se présenter, que va-t-il faire ? Pourra-t-il refuser l'appel de la population parce que Obama ou Hollande lui ont dit de ne pas le faire ? Ce que nous voulons, c'est que ceux de l'extérieur ne se mêlent pas des élections au Congo.

Erick Kambale : La communauté internationale oublie que notre pays est souverain et c'est à la population congolaise de s'exprimer avant tout, et à tous de respecter les choix des congolais. Je pense que la communauté internationale peut être là si elle veut nous accompagner, formuler des propositions, des orientations et ensuite, nous laisser choisir ce que nous estimons être le mieux ; mais elle ne doit pas obliger le gouvernement à suivre ce qu'elle dit, elle ne peut pas s'immiscer dans la politique congolaise et influencer les partis politiques sur certaines positions, sur certaines questions pour qu'ils remettent systématiquement en cause le pouvoir. Notre population a le droit de penser que « le Président doit partir » mais elle a aussi le droit de penser que « le Président est entrain de bien travailler ». Dans le premier cas, le Président devra partir, dans le deuxième cas, il peut rester. Mais on ne veut pas que l'extérieur vienne nous dire « faites ceci » !

Et puis, il vient d'y avoir les élections en Belgique, est-ce que vous imaginez la réaction des belges si notre ministre des Affaires étrangères, Raymond Tshibanda, venait à Bruxelles pour dire "voilà, du point de vue des congolais, nous ne voulons pas de tel premier ministre mais plutôt d'un tel" ? Donc pour nous, cette "tournée" des émissaires de la communauté internationale et des grandes puissances, c'est plutôt une promenade pour venir s'assurer de la sécurité de leurs intérêts et pas du bien-être des congolais.

Pourquoi chaque étape du processus électoral donne-t-elle lieu à autant de discussions?

Deo Kamaliro Tsombya : La vérité c'est que notre classe politique n'a pas de base réelle, les partis politiques ne sont pas suffisamment implantés auprès de la population. Ils ne consultent pas leur base, ni avant, ni pendant les élections. Et après les élections, ils viennent seulement à Kinshasa, ou en ce qui concernent les députés provinciaux, à la capitale de la province, pour y rester. Très peu de partis et d'hommes politiques continuent à sensibiliser et travailler avec leur base une fois que les élections sont finies ; entre les élections, il ne se passe rien ! Mais maintenant que le calendrier est là et que les élections locales s'annoncent, les partis politiques s’inquiètent car ils n'ont pas de base à mobiliser au niveau local et ils n'y sont pas représentés, comment vont-ils être élus au niveau provincial ou sénatorial ?

Erick Kambale : En plus, la population n'est plus aussi naïve : si vous êtes un parti qui est crédible, qui travaille pour les gens et que vous avez une base, ils vont vous élire, ils ne vont pas élire quelqu'un qui ne les aide pas. C'est la même chose pour l'opposition et la majorité. Comme membre de la société civile, nous voyons que la population évolue, elle n'est plus comme en 2006 où on pouvait donner un tee-shirt pour que les gens votent pour vous ensuite. Ce que je peux conseiller, c'est qu'on laisse la CENI faire son travail et de s'assurer seulement qu'elle répond aux attentes de la population car les congolais veulent l'organisation de toutes ces élections qui vont leur permettre de sanctionner ceux qui n'auront rien fait pour le Congo.

 

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